Un désir de littérature coréenne

De JEONG Myeong-kyo

Traduit par LEE Hyon-hee, Kette AMORUSO, Lucie ANGHEBEN et JU Hyoun-jin sous la direction de KIM Hye-gyeong et Jean-Claude DE CRESCENZO

Achevé d'imprimer : Mai 2015

212 pages, 12X18 cm

ISBN : 9782367270180

Prix : 14 €

Corée du Sud

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Un désir v5 - couvertureUn désir de littérature coréenne résonnera longtemps comme étant le premier ouvrage à opérer une critique fondamentale de la littérature coréenne. Rédigé par l’un des meilleurs critiques coréens, cet ouvrage témoigne des débats qui ont agité et qui agitent encore une littérature désormais placée au rang de littérature mondiale. Jamais littérature n’aura autant été influencée par l’Histoire du pays qui lui a donné vie. Le dernier siècle fut pour la Corée un siècle de souffrances et la littérature n’a pu échapper à son rôle de témoin critique des événements, mais aussi à son devoir de révolte contre les blessures supportées. Ce rôle lui confère une portée sociale et historique singulière. Tantôt neutre, tantôt engagée, la littérature coréenne n’a eu de cesse de débattre de ses fondements théoriques et de son esthétique si caractéristique de sa langue. C’est à cela sans doute que nous lui devons ce charme ineffable.

Les articles ici présentés font la p ar belle à une analyse sans concession de la littérature coréenne, de sa langue, de sa traduction, de l’influence occidentale qu’elle a subie, autant que des discours politiques qu’elle a produits. Cette recherche constante de son identité nous donne une idée de sa vitalité. C’est aussi cela qui la démarque des autres littératures d’Asie.

JEONG Myeong-kyo est professeur de littératures française et coréenne à l’université Yonsei (Séoul). Critique littéraire renommé, conférencier, il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il a étudié la littérature et la langue françaises à l’université de Séoul. Sa carrière de critique a commencé en recevant le prix « Shinchun Munye » de la critique, organisé par le quotidien Dong-A Ilbo en 1979. il a reçu également les prix Pyun Un 2015, Daesan 2005, Kim Tae-hwan 2005, Pal Bon 2000, Hyun Dae 2000 et So Cheon 1992.

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En 1886, la Corée établissait des relations diplomatiques avec la France. Cinquante ans plus tôt, la France avait envoyé des missionnaires catholiques auprès de la dynastie Choseon ; dès lors, les lettrés coréens furent influencés par la culture et la littérature françaises. Dans les années 1920, Kim Eok avait pour projet d’introduire la poésie lyrique en Corée. Il s’inspirait du symbolisme français en prenant comme modèles Verlaine, Samen ou encore Baudelaire. Trente ans plus tard, dans les années 1950, l’existentialisme, et ses chefs de file Sartre et Camus, aidait les écrivains coréens à surmonter les difficultés de l’après-guerre dans une Corée du Sud en ruines. Le poète Kim Soo-yung, dans les années 1960, aujourd’hui figure exemplaire pour tous les jeunes poètes coréens, puisait son inspiration et son idéal littéraire dans les propos d’écrivains français tels que Mallarmé, Camus, Butor, ou Cocteau. La philosophie française qui dominait le monde de la deuxième moitié du XXe siècle, déferlait sur la Corée et les intellectuels coréens n’hésitaient pas à citer les oeuvres de philosophes, de critiques et de psychanalystes français, tels que Merleau-Ponty, Jacques Lacan, ou Michel Foucault, par exemple.

La première œuvre de littérature coréenne présentée en France remonte sans doute au Printemps parfumé, traduit par Hong Jong-u, en 1892, à Paris. Il nous est toutefois difficile de penser que ce roman ait suscité un quelconque intérêt chez les lecteurs français. À partir des années 1990, la littérature coréenne se faisait, petit à petit, une place en France grâce aux efforts d’une poignée de traducteurs, mais cette ascension fut très lente et eut trop peu d’impact. Par rapport au succès que le cinéma coréen rencontre auprès des Français, notamment les films de Im Kwon-taek dans les années 1990, et ceux de Kim Ki-duk et Hong Sang-soo dans les années 2000, ou encore le succès des jeunes groupes de chanteurs et des dramas coréens typiques du courant hallyu[1], la littérature coréenne ne jouit pas encore d’une réelle reconnaissance de la part du public français.

La raison principale de ce phénomène réside dans le fait que les deux langues, française et coréenne, sont très éloignées l’une de l’autre et que très peu de traducteurs dans le passé étaient aptes à traduire la langue coréenne en français. Il est vrai que de plus en plus de Français s’intéressent à la culture coréenne, voire apprennent la langue coréenne depuis les années 2000, mais ce phénomène est récent. Cet éloignement linguistique est l’une des causes de l’éloignement culturel entre les deux pays. Comme nous pouvons en convenir, la langue n’est pas seulement un moyen de véhiculer du sens, elle est aussi une réalité vivante, un condensé de l’expérience historique d’une communauté linguistique. Et cette réalité vivante ne conserve ni l’expérience historique ni la culture telles qu’elles sont mais, les codifie et les transforme indirectement en une abstraction. De ce fait, l’expérience historique et la culture d’une société peuvent se régénérer par la restitution ou par la reproduction de ce parcours indirect. C’est la raison pour laquelle l’échange en littérature est plus difficile qu’en d’autres domaines culturels, comme le cinéma ou la musique, par exemple. Ce processus exige des efforts intellectuels et créatifs particulièrement intenses. Il exige des qualités linguistiques et culturelles, et ces qualités doivent s’accompagner d’un vif intérêt pour la culture coréenne : il faut du désir pour la littérature coréenne.

La question qui nous préoccupe est la suivante : quel est l’horizon d’attente des lecteurs français vis-à-vis de la littérature coréenne ? Il est relativement difficile de trouver une réponse concernant la littérature coréenne, bien que ce problème soit un point déterminant du champ littéraire. Parmi les trois pays de l’Extrême-Orient, la Chine fondée sur le taoïsme (ou bien l’utilitarisme basé sur le principe yin et yang) et le Japon basé sur la facticité sémique, ont commencé très tôt leurs échanges avec l’Occident. Ce n’est pas le cas de la Corée. Quand le roman L’oiseau aux ailes d’or de Yi Munyol, traduit en français, attira l’attention de la critique française, on a eu tendance à interpréter « la voie de l’art comme vision du monde » — thème principal de cette œuvre—, comme étant la particularité de la littérature coréenne. Mais en fait, c’est un thème commun aux trois pays. Plus récemment, on a observé des tentatives d’explication de la hallyu comme étant une autre particularité culturelle coréenne mais, aucune étude scientifique ne l’atteste.

En 2002, lors de la Coupe du Monde organisée en Corée et au Japon, l’enthousiasme des supporters coréens, les chansons et les danses des « girls groups » séduisaient l’Occident. À bien observer, les Occidentaux étaient surtout fascinés par « la passion commune » qui animait les Coréens. Dans une Europe dominée par l’individualisme, cette liesse communautaire est très difficilement réalisable (les Sud-Asiatiques et les Chinois semblent, eux, plutôt enthousiasmés par les séries de télévision coréennes ; ils sont fascinés par la technique relativement supérieure à celle de leurs pays et par une conscience moderne plus avancée). Mais, cette « passion commune » ne peut être appliquée aux catégories culturelles. Certes, les supporters coréens avaient démontré une force très cohésive, mais cela ne signifie pas qu’ils aient inventé une culture sportive. Les jeunes chanteurs coréens dansent très bien, mais il y a là bien peu d’originalité. Au passage, ajoutons que l’intérêt pour le roman nord-coréen Les Amis peut s’expliquer par l’angoisse politique que suscite la détention d’armes nucléaires en Corée du Nord, angoisse déplacée, au sens psychanalytique, vers une forme de curiosité culturelle. Mais, l’actualité sans substance culturelle est éphémère. Si la culture de l’individualisme européen continuait sa propagation dans la société coréenne, la culture communautaire de la société coréenne, hautement organisée, risquerait de disparaître.

Nous pensons que la Corée présente une conscience et une culture plus synthétiques que particulières, à la différence de la Chine et du Japon. Dans son livre intitulé The Passing of Korea (1906), Homer Bezaleel Hulbert[2] a fait preuve d’une profonde compréhension de la Corée en écrivant à propos des deux religions, le confucianisme[3] et le bouddhisme, qui ont le plus influencé les Coréens  :

Les Coréens ont absorbé ces deux religions, mais ils n’ont fait d’aucune des deux leur religion propre.

Tout en gardant leurs propres valeurs, les Coréens ont donc absorbé « comme tels » le confucianisme et le bouddhisme et leur conscience s’est orientée à la fois vers la pureté et vers l’universalité. Ainsi, le confucianisme en Corée est devenu plus fondamentaliste qu’en Chine, pays à l’origine de cette philosophie. En même temps, dans la conscience des Coréens, il existe plusieurs formes d’universalité, et non pas une seule, (en cela, le confucianisme coréen s’éloigne de plus en plus des fondamentalismes contemporains).

Ces caractéristiques engrenées à la spécificité historique et politique d’une Corée longtemps en état de sous-développement peuvent donner à penser que la culture et la littérature coréennes n’ont été et ne sont que les épigones d’une culture universelle venue de Chine ou d’Occident. Mais est-il juste de croire que toute valeur universelle se réalise par imitation d’un modèle transcendant ? Cette croyance est souvent basée sur une théorie qui n’est qu’un parti pris : c’est un sujet ou une communauté particulière qui « détiendrait » cette valeur culturelle. Ce que l’on a appris grâce au raz-de-marée philosophique du XXe siècle est que nul dans ce monde, humain ou matériel, n’existe de manière définitive. Devons-nous plutôt nous efforcer de renouveler nos vies et nos croyances spirituelles au fur et à mesure que notre propre expérience s’attache et à la fois s’émancipe de l’obsession d’un télos utopique, supposé être l’objet d’un désir universel ? Certes, il n’est pas rare que des communautés guident d’autres communautés, et les influencent durablement par la supériorité de leur culture. D’après René Girard, le mode de vie moderne est né de l’imitation. Mais, la forme psychologique et matérielle réalisée par la communauté dominante n’est qu’une possibilité. D’autres communautés tentent de la dépasser en l’imitant. Telle est la raison de vivre fondamentale de l’être humain. De même, les littéraires coréens se sont adaptés aux genres occidentaux, voire à la grammaire littéraire occidentale, en s’appropriant les théories et la pensée occidentales. Ensuite, ils se sont efforcés de créer leur propre monde littéraire en lui associant leur expérience historique.

Dans cet ouvrage, j’ai rassemblé des articles écrits et présentés à l’occasion de colloques internationaux, dans la perspective d’illustrer le parcours de la littérature coréenne. Depuis à peine une vingtaine d’années que la littérature coréenne est connue des lecteurs français, la tentative de comprendre cette dernière dans la perspective de la littérature mondiale est une expérience étrange. J’avoue que ce présent ouvrage est un amalgame de tâtonnements et d’engagements dans cette tentative nouvelle. Mes efforts pour aborder les grandes lignes de la littérature coréenne de façon la plus nette possible et de mettre l’accent sur notre propre expérience vont-ils atteindre l’objectif espéré ? Je laisse cette réponse aux lecteurs français. Je souhaite que ce livre devienne la pierre de touche en attendant le jour où mes recherches s’enrichiront et contribueront à relier la littérature coréenne et la littérature mondiale.

[1] Hallyu est le nom donné à la vague de produits culturels coréens qui déferle sur le monde entier (k-pop, dramas, cinéma…)    

[2] Bezaleel Hulbert, H., (1863-1949), missionnaire américain, journaliste et activiste politique, fut un avocat de l’indépendance de la Corée.

[3] Le confucianisme est un système philosophique qui peut aussi être considéré comme une religion par les rites qu’il implique dans son exercice.

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