Sept méandres pour une île

De YI In-seong

Traduit par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël

Achevé d'imprimer : Février 2013

315 pages, 13x20 cm

ISBN : 9782367270029

Prix : 21,5 €

Corée du Sud

Actualité récente

Où trouver ce livre

Sept méandres pour une île de Yi In-seong

Ces sept récits, – possible autofiction, retracent les étapes de la vie d’un écrivain. Après les années adolescentes auxquelles auront succédé les masques de l’âge adulte, masques portés puis masques déchirés, le narrateur découvrira l’impérieuse nécessité d’écrire en même temps que le douloureux plaisir qu’on y éprouve.

Après Saisons d’exil (2004, 2016) et Interdit de folie (2010), Yi In-seong, en auteur majeur qu’il est, inspirateur de nombreux jeunes écrivains dans son pays, nous revient avec ce roman  fragmenté qui brise les artifices de la narration traditionnelle et invite le lecteur à coopérer.

Dans Sept méandres pour une île, où l’humour outrancier se combine aux explorations amoureuses, nous assistons à une série de métamorphoses exaltées, jusqu’au délire. Le résultat : une fête de l’écriture, une exploration sans concession de l’âme, une invitation permanente à rire, à espérer, à désirer. À ne jamais mourir.

Un texte envoûtant… un style unique… une fête permanente de l’écriture…

 Jean-Claude De crescenzo – Directeur littéraire

Lire les bonnes feuilles

(…)

d’un seul coup, le martèlement du couteau sur la planche à découper s’arrête. L’extinction de ce bruit, qui hachait sourdement l’ennui d’un dimanche après-midi de début d’été laisse soudain un calme imprévisible venir baigner la pénombre de la pièce. Les mélodies banales provenant du coin de la ruelle, où un marchand de cassettes ambulant en diffuse sans arrêt, s’éloignent hors de portée des oreilles, sans toutefois disparaître totalement. Elles enferment ce calme dans une sorte de coquille : une écorce d’apathie que l’on dirait faite de bruits fossilisés ; on a l’impression que le reste de la journée ne suffira pas pour qu’elle arrive à s’effacer. Une impression analogue émane de son apparence à elle, qu’on devine assise là, avec une présence si brumeuse que c’est comme si elle n’était pas là. Elle paraît vidée de toute son énergie. Et ce qui s’est passé l’avant-dernière nuit vient à l’appui de cette impression. Voilà : chaque fois que, dirait-on, le moment est sur le point d’arriver, ce même calme surgit, dans une atmosphère et sous une apparence semblables à celle-là. Toujours. Telle est l’apathie presque maladive qu’elle traîne autour d’elle.

Une de ses mains, d’une pâleur qui déjà sent la mauvaise santé, repose mine de rien sur le paquet de travers de porc qui occupe la table. Jusqu’à il y a un instant, elle était en train de hacher menu la viande qu’elle avait désossée puis étalée afin qu’elle absorbe bien la sauce et devienne tendre à mastiquer. C’est là une des tâches quotidiennes qu’elle doit absolument effectuer. à côté de la planche à découper, la lame de l’instrument dont elle s’est servi, son tranchoir, lance des reflets de lumière acérés. Ce gros couteau, capable de tailler sans peine dans la partie charnue enrobant l’os du travers de porc, brille du même éclat horrible que le jour où il s’était enfoncé jusqu’à l’os dans la chair de son petit doigt. En dehors de ces reflets de lame, tout ce qu’il y a dans les quelque dix-huit mètres carrés de la pièce où elle est assise toute seule, ce sont les sangsues qui pompent toute la lumière — mais qui, curieusement, n’ont aucun pouvoir sur les reflets que jette le tranchoir. Dans cet intérieur qui ne bénéficie pas du moindre rayon de soleil et qui du coup est imprégné en profondeur d’une sale odeur de renfermé si forte qu’on dirait des effluves corporels, les sangsues des ténèbres humides ne cessent de se tortiller sournoisement. Même quand on allume la lumière, ça ne change rien : celles qui étaient collées au plafond tombent d’un seul coup à travers le vide rougeâtre sur la table ou sur le sol de ciment, et se mettent à pomper avidement la lumière de la lampe. Il y a déjà longtemps que le plafond s’est fait sucer tout son éclat et que l’écorce-peau des murs a vu sécher tout son sang. L’humidité des sangsues s’est infiltrée partout, a tout ramolli, tout couvert de rides. Parfois, on croirait que l’appartement dans son entier a fini par se transformer en une énorme sangsue pour pouvoir conserver sa vie au sec. La même écœurante force d’aspiration, il arrive qu’on la retrouve quelquefois aussi chez elle.

Enveloppée dans cette apathie comme à l’intérieur d’une grotte immonde, elle regarde quelque chose sans faire le moindre mouvement. Ou peut-être qu’elle ne regarde rien ? Ce qui est sûr, c’est qu’à la différence des autres fois, son regard désemparé est fixé dans la direction de la porte vitrée qui est ouverte, c’est-à-dire dont les deux vantaux coulissants, avec les minces barres entrecroisées qui tiennent leurs carreaux, se recouvrent l’un l’autre. On dirait que cette porte, qui est l’entrée du logement, attend depuis toujours que quelqu’un s’introduise pour venir pomper sa ration de lumière. En réalité, dehors, il n’y a personne. Les rayons de soleil du plein jour, qui ont l’air à la fois chauds et humides, partagent la ruelle en deux : là une partie ensoleillée, ici une sombre. Que la partie exposée au soleil donne une sensation particulière d’éblouissement à cause du noir qui règne de notre côté à nous, c’est une chose qu’elle sait depuis longtemps. Et dehors, de toute façon, il n’y a rien de spécial à voir. Qu’est-ce qu’elle peut bien être en train de regarder ? S’il s’agit des ciseaux ouverts sur le point de couper une bite que quelqu’un a dessinés au-dessus de la grosse tache d’urine sur le mur d’en face, ce n’est pas non plus un spectacle nouveau !

Tout à coup — surprise ! — elle se redresse sur sa chaise, puis se lève. Elle se met en marche en suivant son regard toujours fixe, sans dévier d’un pouce. Ce regard si obstiné semble concrétiser enfin une décision : comme si elle se disait qu’à la fin il faut qu’elle aille la couper, cette bite ! Mais en fait, non : si on regarde avec attention, son mouvement n’est pas un mouvement, ce n’est qu’un autre aspect de son impossibilité de bouger ; la preuve, c’est que cette apathie ne vole pas en éclats. Elle, elle est simplement fascinée par quelque chose, et ses pas fascinés s’approchent de la porte. Pourtant, ce n’est pas le côté ouvert qu’elle vise, c’est vers la double porte vitrée qui peut servir à fermer que son corps se dirige le nez en avant. Là, à l’endroit où sa tête s’est approchée au plus près, un point est en train de tournicoter sur les vitres : on dirait un insecte ailé. Il a dû se laisser enfermer entre les deux vantaux vitrés. Une mouche ? Non, si c’en était une, elle serait posée sur le vantail de notre côté. Comme cela s’est laissé enfermer par le vantail extérieur quand on l’a fait glisser le long de celui-ci, il est très probable qu’il s’agit d’une abeille : à cette période de l’année, le quartier en est rempli, car les acacias bordant le ruisseau voisin sont couverts de fleurs à miel blanches qui les rendent folles, et cette odeur lourde d’acacia vient traîner jusque devant la porte. Sans toutefois franchir le seuil, à cause de l’odeur des sangsues qui est encore plus forte — c’est sans doute pour ça qu’il n’y a jamais une abeille qui entre dans la pièce. Elle, donc, elle est en train d’examiner avec beaucoup d’attention cette abeille-là dont le corps brille d’une couleur de miel sucré. Qu’est-ce qu’elle peut bien observer ? Est-ce que ce sont les battements d’ailes, dont le courage aveugle tournicote indéfiniment sans trouver moyen de sortir de la double surface transparente ? Son visage est tellement collé à cette vitre que ses traits sont tout écrasés ; peu à peu, il commence même à se frotter contre elle, jusqu’à ce qu’une de ses mains se mette à la caresser à la hauteur de son visage.

Une caresse vraiment tendre. Pleine de calme et de concentration. Bien sûr, le geste que l’on constate en cet instant ne se donne pas à voir avec netteté : on dirait plutôt un mirage. Elle, ce sont les profondeurs de son cœur qui la font agir. elle s’est sûrement placée tout contre un visage doté de grands yeux vifs tout brillants, parce que sans le moindre doute le mouvement de l’abeille qui tournicote est en train de tracer les contours d’un tel visage. Elle-même n’est pas très habile pour le décrire aux autres, mais cette maladresse même, pleine de tendresse, manifeste une grande attention. Et une fois qu’elle s’est mise à le dessiner dans sa tête, personne ne doit la déranger : à l’exception de la propriétaire, qui pratiquement assure sa vie matérielle, si jamais quelqu’un vient lui couper le fil, ses yeux étincèlent tout de suite d’un reflet de tranchoir ! Et alors, le malheureux intrus, c’est sa fête ! Un jour, le marchand de cassettes a dû encaisser une volée de bois vert qu’il n’est pas près d’oublier ! « Oh là là ! Ce mec-là, sûr qu’il a dû s’en farcir, des nanas !… », telle était, ou à peu près, la vanne qu’avait lancée en toute naïveté, pour rigoler, cet homme le plus souvent mal rasé, la quarantaine, mais qui a des petits yeux témoignant d’une profonde sympathie. « – Non mais, vous l’entendez, ce connard, avec sa bite en toupie qui attend qu’on la fouette ! » : la violence des invectives qu’elle lui a crachées à la figure d’un air prêt à mordre en gardant les coins des lèvres serrés, la crudité de son langage, il y avait de quoi attraper la chair de poule ! Au point de rivaliser avec la propriétaire, qui déjà ne manque pas d’agressivité ! Un autre jour, pour on ne sait quelle autre raison, elle s’est précipitée sur ce même brave homme avec des injures démentes, et en plus en brandissant son tranchoir… Pourtant, à ses débuts, on ne peut pas dire que ses paroles et son comportement étaient tellement grossiers ; d’ailleurs, les traits de son visage ainsi que son apparence physique ne manquent pas non plus d’une élégance un peu fragile.

à l’insu de tout le monde, elle prend soin de son visage et de sa silhouette. Une fois par jour, après avoir bien éclairé la petite chambre de derrière sans fenêtre dont elle a d’abord refermé la porte garnie de papier amidonné en guise de vitrage, elle s’assied devant le miroir. Lorsqu’elle se trouve face à son propre visage, les cernes de ses yeux lui semblent plus foncés et plus lamentables. « Je prends de la bouteille…, ouais…, je vieillis… » murmure-t-elle dans une sorte de monologue geignard. Elle ne commence à se maquiller qu’après avoir ainsi longtemps contemplé son visage comme un navire en train de sombrer. Le temps qu’elle met à se maquiller dure beaucoup moins que celui qu’elle passe à se regarder comme ça, pour rien. « Si je continue comme ça à me tartiner jour et nuit de telles couches de poudre sur le museau pour pouvoir mener ce genre de vie dans une piaule pareille, je serai une vieille peau avant d’avoir quarante berges… » En vérité, même si elle ne s’était rien tartiné, elle n’aurait pas l’air d’être autre chose qu’une femme vivant dans des conditions semblables : de toute façon, jamais on n’a vraiment l’impression qu’elle s’est maquillée. D’habitude, après avoir fini de se farder elle prend des postures qui font penser à du yoga — personne ne sait où elle les a apprises : ou bien, simplement étendue sur le dos en appui sur les coudes et les mains sous les hanches, elle étire le plus loin possible ses jambes vers le haut, ou bien, le menton, la poitrine et le ventre collés au sol, elle soulève seulement ses fesses et les fait aller d’un côté et de l’autre. Dans ces deux opérations, elle laisse voir sans être gênée son slip et même son intimité : ses cuisses sont encore blanches et belles, mais pendant qu’elle est absorbée dans ces positions bizarres, si vous les avez sous les yeux, ainsi que le slip détendu et tout plissé où elle les a empaquetées, cela vous fait une impression indescriptible, proche de l’expression qu’elle a quand elle regarde son visage dans le miroir.

Une impression qui bien plutôt qu’à un pitoyable aveu de pauvreté, ressemble à celle que donne la conjugaison de ses postures en forme de coups de folie et l’allure de son slip. Être pauvre, c’est pour elle comme une réalité naturelle. De toute façon elle vit dans la misère. À voir ses sous-vêtements en train de sécher sur la corde à linge dans la chambre, avec le haut en général usé et troué par endroits, et le bas qui exhibe carrément le nœud grossier rattachant les bouts du gros fil de caoutchouc noir qu’elle a enfilé à la place de l’ancien élastique, on a une image typique qui à elle seule donne une vraie idée de la misère à l’état pur. Et pourtant, au fond d’une mallette qu’elle n’ouvre pas souvent, se trouve un ensemble de sous-vêtements dont elle n’a même pas encore défait l’emballage plastifié : un maillot de corps rose garni de dentelles, un slip orné de franges et décoré de fleurs, enfin une combinette en satin vaguement transparente, bien que constituée de plusieurs tissus superposés ; tous portent la marque « Usa » : elle s’est sans doute fait avoir et les a achetés en croyant que c’était « U. S. A. » ! Ça fait déjà des années qu’elle les garde à cet endroit, avec l’intention de les porter on ne sait quand. Elle s’efforce de les dissimuler autant que ceux qui sont étendus sur la corde à linge. Cette vigilance est presque excessive : elle voudrait dissimuler sa lingerie même aux yeux de la propriétaire, qui est tout à fait capable de comprendre de quoi il retourne. L’unique personne devant qui elle ne prend pas la moindre précaution, c’est son fils. Elle vit en effet dans une même chambre avec ce garçon. elle a à peine dépassé trente ans, mais elle a déjà un enfant qui est au collège. L’unique personne devant qui elle n’éprouve aucune gêne, c’est son fils Ce n’est pas seulement parce que tous les deux n’ont pas d’autre choix que de vivre dans une même pièce : elle est affreusement tendre avec ce fils — qui, à mesure qu’il grandit, devient de plus en plus renfermé. De temps en temps, assise les seins à l’air, elle lui chuchote comme ça d’un ton d’apitoiement plaintif : « Attends un peu, tu veux bien ? Attends un peu pour grandir, ne sois pas trop impatient… »

Et là, qu’est-ce qu’elle est en train d’attendre, à cette heure ? Le visage, là-bas ? L’abeille est toujours en train de tournicoter sur sa vitre. Ce manège devrait dessiner le visage lointain qui a un goût de miel dégusté en rêve… Elle, on dirait qu’au fond d’elle-même elle se le récite sans paroles, ce visage. Comme si elle s’épanchait auprès de quelqu’un en se frayant un chemin dans des souvenirs reculés. Il en va toujours ainsi, d’habitude, les fois où la route des paroles s’ouvre en elle doucement. En soutenant alors avec application, d’une voix nouée par le chagrin, une description maladroite et parfois balourde qui se contente d’essayer de se rappeler platement les grands traits de cette tête afin de faire réapparaître nettement et se fixer devant elle un portrait qui n’arrête pas de s’effacer. « Eh ben, toi… ! Viens un peu montrer ta tête dans le miroir ! Surtout les yeux, qui sont tellement ressemblants… Car il avait de très grands yeux très vifs… Et ses prunelles aussi, oui, elles avaient l’air plus grandes que chez les autres… Les sourcils, drus et foncés, ou plutôt, voyons, pas simplement foncés, comment dire…, plutôt…, c’est ça : tracés d’un coup bien net comme à l’encre de Chine. Même pour des yeux comme les nôtres, ils avaient l’air de penser à autre chose, tout comme les tiens… Enfin pour ce qui est d’être nettement tracé, on peut aussi parler du front : large, ce qui veut dire une chance d’avoir des parents riches… aussi large qu’une cours de récréation ! Pfououou… à cette heure, lui aussi doit avoir pas mal de rides !… Et puis…, oui, le nez, pareil lui aussi : bien saillant, droit comme un I, un nez d’acteur, même si je n’aimais pas beaucoup quand ses ailes palpitaient ! Et puis encore…, la pointe du menton : carrée, avec les marques d’une barbe rugueuse — s’il restait un jour sans se raser, ses poils devenaient piquants comme des aiguilles ! La bouche ? ah ! sa bouche…, ça aussi c’était quelque chose : la lèvre de dessus un peu plus charnue et l’autre bien ajustée en dessous… Peut-être qu’il a toujours sur la joue sa cicatrice, juste à côté de l’oreille ? C’est là que j’avais donné un coup de griffe, par jalousie, parce que j’étais jeune et sans cervelle, et la trace est jamais partie…, pour ainsi dire la marque d’amour de notre union prédestinée… » Une fois qu’elle a terminé tout ce parcours, elle réexamine le visage point par point. Ce visage qui, selon elle, l’a abandonnée pour aller gagner de l’argent ça fait au moins dix ans de ça… Il paraît que l’homme tournicote toujours sur des bateaux, là-bas, au loin… Un bout de papier jauni sur lequel est écrit : « Je man vai ganié du frique » est encore dans sa mallette, enfoui au-dessous des emballages de sous-vêtements. De son écriture à elle…

(L’abeille qui tournicote sur la vitre)

(…)