Qui a tendu un piège dans la pinède…

De EUN Hee-kyung

Traduit par Lee Myung-eun et Anne-marie Mauviel, avec le concours de Jean Bellemin-Noël

Achevé d'imprimer : Avril 2013

137 pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270036 / Epub : 9782367270227

Prix : 15 €

Corée du Sud

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9782367270036Après Les boîtes de ma femme, paru en 2009, EUN Hee-kyung, considérée comme chef de file des écritures féminines nous livre ici trois Microfictions au parfum doux-amer dans lesquelles l’auteure développe toute sa connaissance des rapports humains. Du voyou repenti au businessman au seuil de la mort, de la petite fille modèle à la femme affranchie qui rate tout à force de tout réussir, Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps nous fait découvrir des hommes, des femmes et des enfants confrontés à la jalousie, à l’incompréhension, aux difficiles rapports familiaux dans une société masculine harassée de travail.

Depuis 1996, EUN Hee-kyung a publié une quinzaine de romans et obtenu de prestigieux prix littéraires, comme le Prix Isang ou le Prix Dongin. Auteure appréciée par la critique littéraire comme par le grand public, Eun Hee-kyung jouit d’une réputation considérable en Corée et dans le monde entier.

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Le jour de la fête du sport à l’école, les filles portaient des shorts noirs, courts et larges, resserrés dans le bas par un élastique. Sora, elle, arrivait avec un bandeau sur les cheveux et une jupe de confection, blanche et plissée comme sur les illustrations du manuel de coréen. Dans le stade où les drapeaux de tous les pays claquaient au vent, les enfants se précipitaient vers leurs parents en s’écriant d’un joyeux accent campagnard : « M’man ! » Quelques-uns disaient « Mam’ ». Mais très peu appelaient leur père « Papa » avec le chic de Sora. Après la fête, les gamins nettoyaient la cour et les parents de Sora se rendaient avec les instituteurs au restaurant chinois. Ils avaient mis leur fille à l’école à cinq ans parce qu’ils estimaient qu’elle était en avance ; cependant ils s’inquiétaient de savoir si elle réussissait à s’adapter malgré son jeune âge. Mais ce n’étaient là que des formules de politesse qu’ils prononçaient sans vraiment s’inquiéter. Le sous-directeur ne parlait que des exploits de Sora au concours de danse intercommunal : au début, elle avait intégré la troupe de l’école pour interpréter l’un des huit poussins, mais elle avait vite obtenu le rôle de Blanche-Neige grâce à sa coiffe de plumes et à son costume de danse, plus éblouissants que ceux des autres. Assis à côté de la mère de Sora, le professeur de musique complimentait la jolie voix et l’oreille musicale que les leçons de piano privées lui avaient données. En fait, elle était douée dans de multiples matières et ses parents avaient présumé à juste titre de son intelligence puisqu’elle était toujours première.

Pendant que les instituteurs chantaient ses louanges, Sora mangeait sagement et d’un air innocent du porc à la sauce aigre-douce, en prenant bien garde à ne pas faire tomber de sauce soja dans le vinaigre. Mais elle ne perdait pas un mot de la discussion. Parfois, les instituteurs lui posaient une question : elle y répondait par des phrases bien construites, avec un vocabulaire choisi. Elle n’employait aucun mot de patois, ni vulgaire, ni enfantin. Elle ne pouvait certes pas dissimuler son accent provincial, mais elle s’exprimait dans un coréen standard tout à fait acceptable. Dans ses mimiques et ses gestes, on retrouvait la délicatesse artificielle propre à ceux qui se soucient constamment du regard d’autrui. Mais un enfant n’est pas censé s’adresser ainsi aux gens, et le premier venu se rendait vite compte qu’il était difficile d’aimer Sora. Après l’école, les gamins de la campagne rentraient chez eux avec leurs voisins de hameau ; ils allaient sans doute faucher les foins, faire paître les vaches, travailler aux champs avec attaché sur le dos leur petit frère ou leur petite sœur, ou encore préparer le repas, mais ils allaient aussi se retrouver pour jouer une heure ou deux plus tard. C’était la même chose pour les enfants du village qui n’avaient pas à s’acquitter de corvées domestiques : ils se regroupaient eux aussi selon les quartiers où ils habitaient. Les filles se rassemblaient, soi-disant pour faire leurs devoirs ensemble, et jouaient à l’élastique, à la dînette, aux osselets, ou au jeu des épingles à cheveux. En général, les garçons s’amusaient à la guerre, ou alors ils faisaient du bruit jusqu’à la tombée de la nuit dans les ruelles, en jouant aux billes ou au ttakji. Même si les garçons et filles des grandes classes se portaient mutuellement un intérêt certain, ils se mélangeaient moins que les petits. Ils passaient leur temps à se raconter en ricanant des blagues obscènes de leur âge ainsi que les derniers scandales.

Sora n’était pas comme ça. Après la classe, elle suivait des cours privés et des leçons de piano ; elle avait en plus de temps à autre un répétiteur de calcul au boulier afin de s’améliorer en mathématiques, qui étaient son point faible. Sinon, elle s’entraînait pour le concours de danse ou regardait la télévision avec la bonne. La plupart du temps, elle lisait des livres. La gamme de ses lectures s’étendait évidemment bien au-delà des simples livres de contes : biographies de grands hommes, recueils de poèmes pour enfants, revues et journaux pour la jeunesse… même des ouvrages dorés sur tranche destinés à être exposés au salon ainsi que des magazines féminins auxquels sa mère était abonnée. Elle connaissait presque par cœur l’ordre des livres dans la bibliothèque de l’école, qui ne comptait que huit armoires. En classe, les élèves avaient dû écrire ce qu’ils voulaient faire plus tard : ils avaient répondu « maîtresse », « infirmière », « chercheur » ou « président », mais Sora avait écrit « celle qui aura lu tous les livres du monde », ce qui était une réponse plutôt surprenante et magistrale. L’année d’avant, elle avait découvert l’expression « attaché consulaire de l’Europe septentrionale » qui perturbait même son institutrice, et l’année d’encore avant, à dix ans, elle avait prononcé le mot étrange et exotique de « prima donna », qui avait fait rire jaune les petits campagnards.

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