Putain de pupitres !

De PARK Bum-shin

Traduit par Eric BIDET et KO Kwang-dan avec le concours de Jean BELLEMIN-NOËL

Achevé d'imprimer : Janvier 2014

233 pages pages, 13×20 cm

ISBN : 9782367270111

Prix : 21 €

Corée du Sud

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Putain de pupitresLorsque le narrateur de Putain de pupitres ! revient sur sa jeunesse — mais est-ce bien de la sienne qu’il s’agit ?— sombre, cynique, tourmentée, il découvre la poésie, et découvre en même temps un autre rapport possible au monde. De ses lectures enflammées naît la rébellion, et avec elle la réflexion sur la place de l’art et de la littérature.

Au travers de courts tableaux, et par retours successifs, nous assistons à la puissance d’une écriture qui tente de démêler le vrai du faux, les idées qui naissent et celles qui doivent mourir, et ce corps qui dérange quand on a seize ans ou même quand on en a cinquante-six.

Ce roman d’une vie nous émeut par sa sensibilité extrême — loin de tout sentimentalisme —, par sa capacité à conjuguer souvenirs, réflexions politiques, amours naissantes et rébellion comme moyen de s’approprier le monde.

PARK Bum-shin, auteur célèbre et confirmé nous livre avec Putain de pupitres ! un roman saisissant et dynamique, de ceux qui donnent confiance en l’avenir, une fois éliminée la gangue de nos pensées défaitistes.

Lire les bonnes feuilles

(…)

Un couple

« Je ne comprends pas… », pense-t-il. Ce qu’il ne comprend pas, c’est la façon de dormir de ses parents. Sa mère et son père dorment tête-bêche. Ils suivent une coutume tellement vieille qu’on ne sait plus trop à quand elle remonte. Il se souvient que c’était déjà comme ça avant qu’ils déménagent pour Ganggyeong. Ils ne se servent pas pour autant d’un second matelas ni d’une autre couverture. Sous la même couverture, sur le même matelas, la tête de la mère repose à côté des pieds du père et réciproquement. C’est quelque chose qu’il n’a jamais vu ailleurs, dont il n’a jamais entendu parler. Il se demande si chacun dort en tenant les pieds de l’autre.

« Mère, pourquoi tu te couches en sens inverse de Père ?

– Je me sens bien comme ça », voilà tout ce qu’elle répond. Bien sûr, son père et sa mère ne forment pas un couple parfait : elle a un tel caractère qu’elle ne peut pas s’empêcher de se disputer avec lui, avec mes sœurs, avec nos voisins. Parfois, il lui arrive même d’en perdre connaissance. C’est peut-être l’absence du père qui la rend comme ça ; toutefois lui, depuis que ses sœurs aînées ont quitté la maison et que son père est atteint d’une maladie dont on ne connaît pas l’origine, il n’a jamais vu sa mère s’évanouir l’écume aux lèvres. Non, on ne peut pas dire que ses parents forment un couple harmonieux, mais pourquoi dorment-ils tête-bêche ? « Mère, pourquoi tu te couches en sens inverse de Père ? – Parce que je suis plus à l’aise comme ça. ». Bien que ça soit toujours la même rengaine des questions-réponses, il la réinterroge et elle répond chaque fois. « L’amour, c’est marcher ensemble dans la même direction » : il se souvient à chaque coup de cet aphorisme occidental.

(…)

(…)

A l’âge de seize ans, 1963 

Il n’y a pas de vent. Il attend. Il sent ses doigts de pied geler, alors il tape des coups secs sur le bitume. La neige commence à tomber. Il est debout sur le flanc enténébré de la colline de Chae-un. De là, en suivant les tournants de la route, on arrive directement à la porte en fer de l’orphelinat. Le chemin est bordé de pins et de thuyas avec, sur la droite, côté maisons basses, les orangers sauvages qui forment une haie. Cela fait assez longtemps qu’il est là à attendre, mais personne ne se présente.

« Le soleil ne va pas tarder à se coucher, elle va arriver », murmure-t-il. Il sait que la jeune fille de l’orphelinat passe par ici à la tombée du jour. Il le sait parce qu’il l’a observée à la dérobée pendant plusieurs jours. Il l’a même croisée à deux ou trois reprises en flânant sur la route. Bien qu’il ait eu l’intention de lui adresser la parole, il a chaque fois laissé passer l’occasion. Il faut dire qu’elle a l’habitude de cracher par terre quand elle le croise.

Il entend un bruit à peine audible : c’est elle, sans aucun doute. Malgré la piètre visibilité que lui laisse la neige qui tombe, il aperçoit la jeune fille, celle qu’il a vue au milieu de la nuit à travers la porte de l’orphelinat, celle qui a craché quand il l’a croisée la première fois, celle qui a peut-être essayé de donner le biberon à Jacqueline. Il va rapidement se tapir dans l’ombre des pins.

Un, deux, trois, quatre,… Maintenant, il perçoit le bruit que font ses pas et il les compte machinalement. Son cœur est sur le point d’éclater. Elle avance comme d’habitude, tranquillement, sans se dépêcher malgré la neige qui tombe. Ses diverses silhouettes lui traversent l’esprit sans beaucoup de cohérence : celle qui a fait de la balançoire, celle qui s’est approchée de la porte de l’orphelinat, celle qui s’est assise brusquement d’un mouvement rageur. Il est si proche d’elle qu’il a l’impression qu’elle piétine son cœur qui bat à grand bruit. Il se dresse soudain, comme mû par un ressort. Surprise, elle recule d’un pas.

« N’aie… aucune… crainte ! » voilà ce qu’il balbutie. Après qu’elle a dit : « J’ai eu une de ces peurs ! », son visage retrouve vite son calme. Elle porte son uniforme noir avec le col blanc. De chaque côté de son visage, des nattes descendent verticalement derrière ses oreilles. Son front est bien équilibré, l’arête du nez saillante, des lèvres charnues et voluptueuses. Difficile de dire si elle est collégienne ou lycéenne : à en juger par sa taille, elle devrait être en deuxième ou troisième année de collège, mais son langage et son ton donnent l’impression de quelqu’un de plus âgé.

« Pourquoi tu me barres la route ? Sa voix est claire et naturelle.

– Ah bon ! Eh bien, ça… ! » il a à peine ouvert la bouche et n’a pas pu finir sa phrase : avec un grand sourire, elle crache devant ses pieds. Des flocons de neige s’accumulent sur ses épaules. « L’énergie, pense-t-il, naît du désir de voler la lumière de l’immoralité. » Mais il ne peut pas dire « la lumière de l’immoralité », ni non plus « la liberté ». En faisant tous ses efforts pour achever la phrase commencée, il rajoute encore une fois, faute de mieux :

« Ah bon ! Eh bien, ça alors… Au fait, tu peux vraiment pas t’empêcher de cracher comme ça ? » C’est une phrase imprévue et pas très raffinée : elle s’empresse de grimacer. Sa phrase n’est pas très raffinée, mais elle n’est pas incorrecte. Il plonge la main dans sa poche et sent les billets que son père a reçus en vendant du chanvre et de la soie. On entend le train et il n’y a toujours pas de vent. Pour lui montrer qu’elle ne fait pas grand cas de ses états d’âme, elle crache de nouveau, encore plus fort. L’argent qu’il a piqué à son père est suffisant et le motif est clair. Il sort brusquement la liasse de billets.

« Si… — il ne balbutie plus et poursuit —, si tu as envie de partir pour une autre ville, je peux t’y emmener ! » Sa phrase va d’un trait jusqu’au bout sans balbutiement. Il repense au pas décidé qu’elle avait en s’approchant avec un air majestueux de la porte de l’orphelinat. Il ne supporte plus le train noir des écoliers : le train ne doit pas être habillé d’un linceul. Avec l’argent qu’il a, il peut en pendre un autre.

« Quelle que soit… ma situation à l’orphelinat… » Cette fois-ci, c’est elle qui balbutie. Sa phrase reste inachevée à cause du bruit du train qui passe à proximité. Il ne sait pas quels mots elle a prononcés ensuite : « Quelle que soit ma situation à l’orphelinat, tu t’imagines que je suis à ta disposition ? » a-t-elle dû crier —, mais il constate qu’elle bafouille, visiblement émue, et que ses yeux brillent. Est-ce parce qu’elle se sent insultée ? Elle crache, en y mettant toute son énergie. Son crachat est comme une flèche qui l’atteint en pleine poitrine, sur le deuxième bouton de son uniforme.

La suite, avec l’arrivée de l’obscurité, c’est un changement de décor. Sans regarder en arrière, tapant du pied là où la neige s’est accumulée, marchant d’un pas résolu quoique sans courir, elle tourne au bout du chemin. En définitive, c’est cette même route que Jacqueline a prise. Il se retrouve seul.

(…)

(…)

Schopenhauer (1788-1860)

« C’est loin, ce pays où ces gens vont extraire de la houille ? demande la mère. Ils sont vendus comme esclaves, non ? » Le père se tourne sur le côté pour manœuvrer le bouton de la radio. Avec le départ imminent des mineurs de fond pour l’Allemagne de l’ouest, le conflit social s’arrête alors qu’il vient à peine de commencer. Lui est sur le point d’avoir dix-sept ans quand Park Chung-hee, président du Comité Suprême pour le Redressement du Pays, devient président de la république. Ça ne l’intéresse pas de savoir pourquoi les ouvriers s’opposent au Président alors que celui-ci affirme vouloir le bonheur du peuple. Il trouve ridicules la dignité, la valeur personnelle et le droit à la recherche du bonheur. Le terme de « développement économique » est ridicule aussi à ses yeux : totalement désincarné. Il vient d’avoir dix-sept ans lorsqu’il rencontre pour la première fois la phrase de Demian : « L’oiseau brise sa coquille afin de prendre son envol. » Et Hermann Hesse précise : « Ainsi va le monde ! » En somme, le monde, est-ce que c’est la mort ou la vie ?

Un oiseau qui sort en brisant sa coquille suffoque car il n’a pas d’endroit où s’envoler. Durant les longues vacances d’hiver[i], il sort une seule fois par semaine emprunter dix volumes à la boutique de prêt. Il emprunte de manière irrégulière les collections de littérature étrangère des éditions Donga ou Eulyu et parfois un texte d’introduction à la philosophie. « Hormis notre mort, rien ne nous appartient véritablement », a-t-il souligné dans une pièce de Shakespeare ; « Du fait de la mort, rien n’est possible » dit une phrase de Schopenhauer. Il rédige une note : « Schopenhauer, philosophe allemand, 1788-1860. « Le monde est ma représentation » ». Si le monde n’existe qu’en tant que représentation en chacun de nous, le nombre dix-sept ne signifie rien pour lui.

Sa mère a un air larmoyant quand elle dit que le riz coûte presque 4.000 wons le gamani[ii] ; le prix du riz grimpe en flèche. Il ressent une profonde aversion à l’idée de manquer de riz. Son envie de meurtre s’approfondit et se confirme de jour en jour.

« Il faut manger plus que ça ! soupire sa mère à table.

– Schopenhauer ! » murmure-t-il en posant sa cuillère.

(…)


[i]–    En Corée, les vacances d’hiver des lycéens durent un peu plus d’un mois.

[ii] – Le gamani est le sac en paille tressée, de contenance variable, dans lequel on stocke et livre le riz.