Pierrot en mal de lune

De JUNG Young-moon

Traduit par CHOE Ae-Young et Jean BELLEMIN-NOËL

Achevé d'imprimer : Juin 2013

248 pages, 13×20 cm

ISBN : 9782367270074 / Epub : 9782367270258

Prix : 19 €

Corée du Sud

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Pierrot en mal de luneVoici le portrait en six tableaux d’un «  Pierrot  » à l’âge d’être grand-père, toujours aussi lunaire à  moins que ce ne soit lunatique.

Vrai Coréen mais, au final, bien de chez nous : un peu brouillé avec son frère et ses fils qu’il aime bien, à  la fois péremptoire dans ce qu’il dit et hésitant sur ce qu’il pense, insupportable par moments quoique  la plupart du temps attachant, vieillard rigide en même temps que gamin malheureux… Sauvé, finalement, par un éclair d’humour dans le regard.

C’est le grand mérite de JUNG Young-moon d’avoir su, en véritable écrivain, trouver les mots et le ton justes pour nous donner accès à ce personnage dans toutes ses dimensions, tantôt agaçantes, tantôt amusantes, toujours passionnantes.

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(…)

« Ah ! j’ai une chose à te dire », a-t-il dit en changeant de sujet.

Il fréquentait une femme. J’ai repensé à ma salamandre sur sa branche. Bien que je ne lui aie rien demandé, il m’a raconté en détail comment il l’avait rencontrée et comment il en était venu à en tomber amoureux. De mon côté, il y avait pas mal de choses que j’avais envie de savoir, mais comme il racontait tout, ce n’était pas la peine de poser des questions en plus. J’ai continué à penser à ma salamandre, car ce qui  l’intéressait, je ne voyais pas très bien ce que je devais en penser.

Comme tout le monde quand on évoque une affaire d’amour, il bavardait avec beaucoup d’excitation. Ce qu’il racontait était tout ce qu’il y a de banal. Tout à fait prévisible. Et puis tous ces détails, ça me paraissait absurde.

Je cherchais une autre histoire, par exemple une qui pourrait lui servir de leçon : j’aime bien faire la morale là où on a besoin de morale. Mais il a continué ses anecdotes sans me laisser un moment de libre pour réfléchir.

Il a dit qu’il aimerait bien l’amener un jour chez moi. Je lui ai dit que ça ne valait pas la peine qu’il se donne tant de mal. Je lui ai expliqué que comme elle était déjà son amie, c’était à lui de décider s’il voulait ou non l’épouser. Il a répliqué que je devrais quand même la voir une fois, puisqu’elle risquait de devenir ma belle-fille. J’ai répété que je pouvais parfaitement me dispenser de la voir. Il m’a regardé d’un œil torve.

« Qu’est-ce que tu as à me regarder de travers comme ça ? »

Il m’a encore lancé un regard en dessous. J’ai vu que la bouteille d’alcool n’était qu’à moitié vide et tout à coup, l’envie m’est venue de m’offrir un petit moment d’ivrognerie. C’est toujours une fête de perdre la tête, même si dans ce cas-là c’est le corps qui supporte le choc et que ça fait mal.

De nouveau il a repris la parole. J’en avais assez de l’entendre jacasser sans arrêt à côté de moi. Il est vraiment doué pour bavarder ! Je ne savais pas qu’il était aussi bavard.

« Je m’aperçois que tu es un sacré bavard ! »

Il a continué à parler d’autre chose, mais je n’écoutais plus. Ce qu’il racontait ne méritait pas une oreille attentive, et pourtant il persistait à papoter.

J’ai rempli mon verre d’alcool, mais comme je m’étais servi trop vite, ça a débordé : l’alcool a dégouliné de la table et a mouillé mon pantalon avant que je puisse faire quoi que ce soit. J’ai cherché une serviette en papier, mais il n’y en avait pas. Lui me regardait tranquillement comme s’il ne pouvait rien faire pour m’aider.

« Tu ne pourrais pas appeler la serveuse, qu’elle apporte des serviettes ? » ai-je râlé.

Il l’a appelée, sans se presser, comme si à ses yeux c’est n’était pas urgent. Elle était introuvable.

« Ne reste pas planté comme ça, va la chercher ! »

Il s’est levé, toujours sans se presser, juste au moment où elle réapparaissait. Il lui a crié de nous apporter des serviettes. Elle est venue en traînant les pieds, comme si elle n’avait pas compris ce qu’il disait.

« Apportez-nous des serviettes, s’il vous plaît ! » a-t-il répété.

Elle est repartie, toujours en traînant les pieds, puis est revenue sans accélérer. Entre-temps, l’alcool avait été complètement absorbé par le tissu du pantalon ; je me sentais mouillé, pas seulement les sous-vêtements, même la peau en dessous.

Tout en frottant mon pantalon avec une poignée de serviettes, j’ai regardé le dos de la serveuse qui repartait en traînant les pieds. Ah là là ! c’est pas croyable ! J’ai vidé d’un trait mon verre d’alcool, puis je m’en suis rempli un autre en faisant attention que ça ne déborde pas.

Il m’a regardé me verser de l’alcool comme si lui aussi avait envie d’en avoir un peu, mais il n’a pas dit qu’il en voudrait.

« Où j’en étais, dans mon histoire ? » ai-je repris.

Il a dit qu’il ne se rappelait pas. Moi, je me suis rappelé : malgré la catastrophe, je n’avais pas oublié ce que j’étais en train de dire.

« Écoute : ne viens pas me voir trop souvent, je te prie. Si tu viens une fois de temps en temps, comme ça, par hasard, c’est bien. C’est comme ça que fait ton petit frère. »

C’est un fait que mon fils cadet, son petit frère, vient me voir à l’occasion, très rarement ; il n’est jamais chez lui, je ne sais pas ce qu’il fabrique. Par beaucoup de côtés, il me ressemble quand j’étais jeune. Aujourd’hui encore, ça fait plusieurs mois qu’il n’a pas donné signe de vie. En pensant que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, je me suis senti curieux de savoir comment il allait.

« Ce serait mieux que tu fasses comme si je n’étais plus là, et que tu ne viennes plus me voir du tout.

– C’est vrai que je ne viens pas très souvent…

– Ce n’est pas ce que je voulais dire : vraiment, j’aimerais bien que tu ne m’accordes pas autant d’attention. C’est le meilleur moyen de me rendre service, et à toi du même coup. »

Il a eu un sourire en me regardant.

« Pourquoi tu me fais ce sourire répugnant, tu as mangé un truc qui ne passe pas ? »

Il a continué à sourire de la même façon. On a beau lui dire toutes les méchancetés du monde, il reste imperturbable : ce côté de sa personnalité aussi me déplaît. J’ai vidé le reste de la bouteille.

Il faisait encore grand jour et je n’étais pas encore complètement sorti de l’alcool que j’avais bu auparavant ; lorsque j’en ai bu de nouveau, il m’est monté à la tête et j’ai eu envie d’aller m’allonger quelque part. Entre-temps, lui avait fini de dévorer ce que j’avais laissé dans mon assiette ! J’ai voulu commander une autre bouteille, mais il m’en a empêché avec détermination.

« Qu’est-ce qu’il peut être rapiat ! Quelle mesquinerie !

– Si tu bois encore, l’ivresse ne te fera faire que des bêtises, tu sais bien ? »

Ce n’était pas faux. Mais sa façon de le dire ne m’a pas plu. Je me suis dit que je devrais lui sauter dessus pour lui filer une bonne gifle, mais je me suis retenu. Faire des bêtises sous l’effet de l’alcool est une mauvaise habitude que les hommes de notre famille traînent de génération en génération.

En sortant du restaurant, j’ai eu un vertige, j’ai senti que mes pas n’étaient plus assurés. Il a tendu le bras pour me soutenir, mais je l’ai repoussé. Mes tempes cognaient, tac-tac-tac, comme s’il y avait une horloge dans ma tête et que la grande aiguille battait les secondes. J’avais envie de m’étendre en formant le signe chinois pour « grand » : bras en croix, jambes écartées.

Quand nous sommes remontés dans la voiture, j’ai tout de suite commencé à somnoler. Il a remis sa musique classique. J’ai eu envie de lui balancer un commentaire, mais rien que d’ouvrir la bouche me fatiguait. Quand tout m’ennuie, simplement ouvrir la bouche, pour moi c’est déjà un effort.

J’ai regardé par la fenêtre. Sans accrocher mon regard, le paysage défilait en donnant l’impression d’être lointain comme dans un rêve. J’ai marmonné d’une voix pâteuse et endormie : « Tout ce paysage ne mérite pas qu’on s’attendrisse sur lui ! » Et j’ai fini par m’endormir tout à fait, non sans avoir songé : J’ai complètement oublié de dire au patron de se débarrasser de sa serveuse !

J’ai fait un rêve qui m’a fait mal : la propriétaire de la boutique à côté du restaurant m’avait anesthésié afin de m’ouvrir le corps et de prendre mon foie pour remplir un de ses bocaux ; pendant qu’elle m’arrachait le foie, je me demandais : Quel goût va avoir cet alcool fabriqué avec un foie imbibé d’alcool ?

Quand je me suis réveillé, nous étions en train de rouler de nouveau le long de la rivière. Il écoutait toujours le même morceau de musique.

« C’est quoi, le titre de ce morceau ?

Pierrot lunaire.

– Pardon ?

Pierrot lunaire. On le traduit aussi par Pierrot envoûté par la lune ou encore Pierrot monté sur la lune.

– Voilà au moins un titre qui me plaît.

– Le compositeur, un contemporain, appelé Schönberg… »

Je lui ai coupé la parole :

« ça va, merci ! »

C’était au-dessus de mes forces de mémoriser le titre et en plus le nom du compositeur.

« C’est quoi, déjà, le titre ? »

Du fait qu’il avait dit le nom du compositeur, j’avais oublié le titre.

« Pier-rot en-voû-té par la lu-ne. » a-t-il répondu en forçant la voix et en détachant les syllabes, comme fait un petit enfant à qui on a posé une question dont il connaît bien la réponse ; on ne pouvait pas dire que c’était mignon, mais ça avait un côté qui faisait penser à quelque chose comme ça.

Pendant un instant, j’ai prêté l’oreille à cette musique. J’avais l’impression qu’on était à l’accélération proche d’un sommet et cela m’a fait anticiper une fin abrupte. Ma tête était prise dans un tourbillon chaotique. J’avais l’impression que ma poitrine était oppressée. Il fallait que je dise quelque chose.

« Est-ce que tu vas vraiment te marier ?

– Franchement, je ne suis pas encore très sûr.

– Ne te précipite pas. Si tu dois le faire un jour, attends d’être vieux ! »

Il a dit qu’il allait continuer à y réfléchir. Entre-temps, la musique s’était calmée, comme si elle avait dépassé un point culminant. Pourtant, le tourbillon était toujours là dans ma tête, sans changement.

C’est alors que tout à coup j’ai vu par la vitre, non loin d’où on était, une vache en train de brouter sur la digue, sous un saule. Je n’étais pas sûr que c’était celle que j’avais vue le matin. J’ai demandé à mon fils d’arrêter la voiture.

« Qu’est-ce que tu as ? Une envie pressante ?

– D’où tu sors ça ? C’est vrai que j’ai envie de pisser, mais ce n’est pas pour ça. »

Il m’a dit que si ce n’était pas pour ça, alors pourquoi c’était ? Je lui ai redit d’arrêter la voiture sans me demander pourquoi. Il a stoppé.

Je suis resté un instant assis sans bouger. En écoutant cette musique obscure qui emplissait la voiture fermée, aussi étrange que ça paraisse, je me suis senti peu à peu apaisé. Quelque chose me disait qu’il me fixait, le regard cloué sur moi : je ne lui ai même pas jeté un coup d’œil.

« Je descends ici, et toi tu continues tout seul », ai-je dit posément, comme quelqu’un qui a pris sa décision.

Mon ton était réfléchi et plein de gravité. Ça m’a donné le sentiment que j’avais une raison précise pour agir comme ça à ce moment-là.

« Mais pourquoi tu fais ça ? a-t-il dit.

– Ne t’inquiète pas, je trouverai un moyen de rentrer. Toi, tu rentres tout seul. Et une fois démarré, tu continues sans jeter un seul coup d’œil en arrière. »

Il m’a dévisagé d’un air qui semblait dire qu’il ne comprenait pas ; ça lui arrive de temps en temps de me regarder comme ça, avec la même expression. Je suis descendu de la voiture. Lui aussi, sans que je le lui aie demandé.

« Qui t’a dit de descendre de la voiture ? »

Il a eu l’air de ne pas comprendre. Je l’ai prié de remonter dans sa voiture.

« Il faut quand même que je sache pourquoi ! a-t-il dit.

– Il n’y a pas de raison. Je te dis seulement de finir la route tout seul. »

Il a eu l’air très embarrassé.

« Tu m’écoutes ?

– Oui, a-t-il dit, découragé, d’une voix éteinte.

– Tu sais ce que je deviens, quand je perds la tête ! »

Il n’a rien dit.

« Dans ces cas-là, je ne sais plus ce que je fais. »

Il me regardait d’un air vide, les yeux ronds. Sa silhouette me paraissait plus grande que dans la réalité.

« Tu sais comment ça finit, quand je ne sais plus ce que je fais ! »

Il n’a toujours rien répondu. En fait, même si je ne sais plus ce que je fais, rien ne finit jamais très mal : dans ce cas-là, je suis enragé et je ne fais que souffler comme un bœuf.

« Tu veux vraiment assister au spectacle ? »

Il n’a pas bronché. Il avait l’air très très embarrassé. J’ai pris un air furieux, mais ça ne lui a pas du tout fait peur. Pourtant, depuis qu’il est tout petit, j’ai tout fait pour qu’il ait peur de moi.

« Je te dis de t’en aller ! » ai-je insisté.

Mais il n’a toujours pas entendu ce que je disais. Il aurait dû bouger à l’instant même où je finissais de parler, et pourtant il continuait à ne pas bouger. Je l’ai apostrophé :

« ’ou le ’an ! »

Comme je gueulais en forçant la voix, je n’ai pas pu bien prononcer.

« Fous le camp ! » ai-je repris en forçant ma voix un ton en dessous.

Comme ça ne suffisait pas, sans lui laisser le temps de s’écarter je lui ai filé une grande tape sur la nuque. J’avais tapé tellement fort que j’ai eu la main tout engourdie.

« Qui sème le vent récolte la tempête ! » ai-je crié.

Les yeux écarquillés à cause du choc causé par mon coup inattendu, comme il était vexé il a fait la grimace, puis il est remonté dans sa voiture en claquant la portière et il a démarré sur les chapeaux de roues. Ça a soulevé beaucoup de poussière.

Là-dessus, en frottant ma main tout engourdie, je me suis dit : Toute violence s’exerce toujours avec un certain degré d’injustice.

Je l’ai regardé s’éloigner. Il accélérait comme s’il s’enfuyait. J’ai pensé que je m’étais conduit d’une manière un peu rude, sans pourtant avoir du regret.

Tout en restant debout sur place, j’ai contemplé le ciel un instant comme si rien ne venait de se passer. Mais j’avais toujours la main engourdie et elle me disait qu’il venait de se passer quelque chose. Je suis resté les mains étroitement serrées l’une contre l’autre, comme si de rien n’était.

Et voilà qu’il est revenu. En marche arrière. Tout droit jusqu’à moi.

« Qui t’a demandé de revenir ? Tu es revenu parce que tu as envie d’une autre claque ? Celle de tout à l’heure ne t’a pas suffi ?

– Tu es vraiment têtu comme une mule ! Et incurable ! J’essaie de bien faire, mais avec toi c’est impossible ! Rappelle-toi bien : celui qui a semé le vent récolte la tempête ! » a-t-il crié.