Pavane pour une infante défunte

De PARK Min-kyu

Traduit par Traduit du coréen par HWANG Ji-young et Jean-Claude de Crescenzo

Achevé d'imprimer : Mars 2014

325 pages pages, 14×21 cm

ISBN : 9782367270128

Prix : 20 €

Corée du Sud

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Pavane pour une infante défunteQue faire quand on vous sert au restaurant un poulet à sept cuisses bien que vous soyez le fils d’un acteur de kung-fu qui n’a tourné aucun film ? Que faire lorsque l’amour vous arrache à un quotidien blafard et que la femme aimée est d’une laideur sans concurrence ? Roman drôle et humaniste Pavane pour une Infante Défunte conte l’histoire d’un amour absolu et atypique. Il est aussi un plaidoyer pour le respect des différences dans une Corée du Sud où l’industrie de l’apparence est devenue florissante. Ce roman au titre emprunté, traversé d’une réflexion sur l’existence, nous entraîne dans une histoire où les liens d’amour et d’amitié protègent des rudesses de la vie. L’épilogue est proposé en deux versions, au choix du lecteur.

Park Min-kyu, un des auteurs les plus en vue de la jeune vague coréenne, défraie régulièrement la chronique par ses interventions loufoques où le grotesque se confronte au sérieux.  Auteur de plusieurs romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires, dont le prix Munhakdongne du Jeune Écrivain. Il a dédié Pavane pour une infante défunte à tous « les exclus de la performance ».

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Movie star

À cette époque, dans un recueil de textes courts, j’ai lu le récit suivant :

« On dit que les Indiens, tandis qu’ils galopaient, descendaient de temps à autre de leur cheval et contemplaient le chemin parcouru. Cet arrêt n’avait pas pour but de faire se reposer le cavalier ou le cheval. C’était en fait une marque de prévenance à l’égard de leur âme qui les suivait de près, de peur que cette âme ne soit distancée. Quand leur âme les avait enfin rejoints, à ce moment-là seulement, ils se remettaient en route. »

Chaque fois que je pense à l’année 1985, ces propos me reviennent à l’esprit, invariablement. Ce fut l’époque où la plupart des gens couraient sans jamais prendre le temps d’attendre que leur âme les rattrape. Ma vie n’était guère différente des leurs. Que mon âme avançait à une allure plus lente qu’on imaginait, et que le cheval sur lequel j’étais monté était l’égal du temps qui filait, ça, je ne le savais pas à l’époque. Dans la vie, il se peut bien que nous soyons obligés, à un moment ou à un autre, d’arrêter son cheval et de regarder en arrière. Somme toute, nous ne pouvons vivre sans âme et, à l’évidence, les Indiens ne sont pas les seuls à en avoir besoin.

À cet instant seulement, j’ai eu le sentiment d’avoir arrêté mon cheval et mis pied à terre. Imitant les Indiens dans la contemplation du chemin parcouru, je m’apprête maintenant à réfléchir sur mon passé. Chacun laisse une poignée d’ « âme » derrière lui. Peut-être en est-il ainsi, c’est du moins ce que je crois maintenant.

Je regarde en arrière.

Quantité d’événements marquèrent à coup sûr cette année-là.

En 1985, la tête de Madonna était partout : de face… de profil… renversée en arrière… les yeux à peine entrouverts… se mordillant les doigts… Bien sûr, régulièrement, un nouvel engouement surgissait. Chaque année, un visage d’ange apparaissait et finissait par envoûter tout le monde – il a dû en être de même en 1979 au moment du choc pétrolier, pendant les guerres mondiales, pendant la crise de 1929… dans l’Angleterre du XIXe siècle et dans la Chine du XVe siècle… à Rome et dans la Grèce antique. L’être humain a toujours eu besoin de s’enthousiasmer pour une beauté divine et l’année 1985 ne fit pas exception à la règle. En même temps, « Si on a une femme moche, comment doit-on la violer ? Réponse correcte ! En recouvrant sa tête de papier journal… », cette blague vulgaire gagnait en popularité. Quelques personnes autour d’un verre, ou bien deux personnes au téléphone, ne manquaient pas de lancer : « J’en ai une bien bonne. » « Quoi donc ? » « Si on a une femme moche, comment… ? » Partout et n’importe où, le papier journal ne manquait pas… et comme cela fut le cas pendant les guerres mondiales et le choc pétrolier…, dans l’Angleterre du XIXe siècle et dans la Chine du XVe siècle… et à Rome et en Grèce antique, les femmes moches n’étaient pas rares. L’être humain a toujours eu besoin d’un symbole de laideur à mépriser outrancièrement et, cette année-là aussi, le nombre de journaux publiés atteignit un chiffre record.

Il en fut ainsi, en cette année 1985.

À cette époque, des gens ordinaires pouvaient gagner du jour au lendemain des sommes énormes. L’immobilier, la Bourse… Le monde éclatait comme une bulle de savon et les nouveaux riches soudain désorientés se demandaient comment dépenser un argent qui avait grossi sous l’effet boule de neige… Il y avait les jaloux, qui n’admettaient pas l’émergence de ce phénomène de société… Et d’autres qui éprouvaient brusquement de la gêne et de l’humiliation à l’idée de travailler à la sueur de leur front… Il y en avait qui comprenaient, mais trop tard, que la pauvreté est mère de tous les crimes… D’autres qui, toute la nuit, faisaient la queue pour louer un appartement, titulaires d’un compte bancaire qui les rendait prioritaires… Il y avait ceux pour croire qu’une grosse voiture les rendait séduisants… Et ceux pour croire que la fréquentation d’une grande église améliorait leur chance de salut… Il y avait ceux qui découvraient que les organes et le sang pouvaient leur rapporter gros… Et d’autres qui avouaient que, devant l’argent, parents, frères et sœurs importaient peu… Certains avaient compris d’eux-mêmes qu’ils étaient jugés d’après les marques qu’ils portaient… D’autres qui enviaient la marque Nike à un point tel qu’ils dessinaient à main levée le logo sur leurs chaussures… Ou encore qui achetaient la marque Nice parce qu’elle imitait la marque Nike… Il y avait enfin tous ceux qui allaient à Séoul chercher fortune… qui parcouraient de long en large les campagnes soudain désertées, acquérant des terrains avant que les prix ne grimpent… qui s’initiaient enfin à la vidéo et à l’art visuel… maquillage, style vestimentaire, magazines de mode… et les grands magasins qui poussaient comme des champignons… les nouveaux quartiers de riches grossissaient comme des baobabs, et toute « nouveauté » disposait aussitôt d’une grande renommée, du neuf du neuf du neuf…

Je sens que je serais capable d’écrire une saga en 12 volumes sur cette époque. Ce nouveau monde semble dater d’il y a deux ou trois jours seulement ; non, je reprends, ce monde a réellement existé voilà peu… Un monde de disparition voire d’extinction de certaines catégories de personnes. Les propriétaires de magasins s’acharnaient à calculer sur leur boulier avec leurs gros doigts… Pong ! en voilà qui ouvraient l’opercule d’une bouteille de lait pour en boire… les déplorables femmes d’âge mûr que l’on confondaient avec des hommes… les hommes d’âge mûr qui escaladaient les collines en traînant leur bicyclette lourdement chargée… toute une famille hébergée dans une petite pièce, transportée à l’hôpital à cause d’une intoxication provoquée par le chauffage aux briquettes de charbon … les gamines qui rêvaient d’une maladie incurable qui les obligerait à afficher une séduisante mine pâle… les bonniches et les porteurs… les palefreniers et les saltimbanques… les catcheurs dont les matches étaient, on le savait maintenant, pure comédie… les populations évacuées comme si on les éjectait hors du ring… ceux qui buvaient du vrai Coca-Cola dans une bouteille à la silhouette féminine et pas dans une canette… les ouvrières qui dansaient sur du disco… ceux qui fumaient des cigarettes Sun ou Eunhasu… les collégiens qui ne savaient pas lire le coréen… ceux qui posaient le long des murets des tessons de bouteilles aux arêtes tranchantes… et Hi ! les lycéens qui correspondaient avec des étrangers… Et quant à ma famille, ce fut l’année où, soudain, mon père a disparu.

À dire vrai, il avait disparu. Par le passé, il revenait à la maison une fois par mois, à cause du tournage d’un film ou bien sous d’autres prétextes, puis il espaça ses rares visites pour ne plus revenir du tout. Quand la nouvelle année arriva, je compris que mon père ne reviendrait plus jamais. Au pied de la lettre, l’expression « ma mère et moi avons été abandonnés par mon père » serait plus exacte mais, cette expression ou une autre, cela revient au même. Pour conclure l’affaire, un gus qui s’était présenté comme manager de mon père avait déposé une liasse de billets en racontant une histoire interminable. Il devait s’agir d’une décision sans appel ou d’une conciliation mais il m’est difficile de faire un commentaire là-dessus. À l’époque, je redoublais ma terminale et, le soir en question, dans une chambre à côté, appuyé sur mon bureau j’avais écouté la radio toute la nuit. Il doit déjà être parti, me suis-je dit à un certain moment car la nuit était déjà très avancée. Je suis sorti sur le maru en buvant de l’eau et j’ai vu la chambre encore éclairée où dormait ma mère.

Ma mère s’est peut-être endormie sans éteindre la lumière ? J’ai ouvert la porte et je l’ai vue tétanisée au dernier degré. La chambre était assez lumineuse mais, pour je ne sais quelle raison, il semblait y avoir une panne d’électricité. « Ma…man ? » À plusieurs reprises, je l’ai appelée… Je me suis approché d’elle pour secouer ses épaules, en vain. Je n’oublierai jamais ses yeux et l’expression qu’elle avait à ce moment-là. Son visage, loin d’être réel, ressemblait à celui d’une poupée-maman.

Sans bien savoir pourquoi, j’ai passé toute une semaine avec ma poupée-maman, en l’occurrence muette. Entre-temps, j’ai caché au plus profond de l’armoire le sac contenant l’énorme somme d’argent… Et, en attendant l’arrivée de ma tante qui n’allait pas tarder à quitter sa ville de Gangneung, j’allais en cours de temps à autre, j’écoutais de la musique… ou je préparais la bouillie de riz pour la poupée qui n’avalait presque rien. Pendant toute la semaine, je n’ai pas réussi à joindre mon père. Puis ce fut le week-end, je crois. J’étais en train de préparer une bouillie de riz tout en regardant la télé et, là, j’ai vu mon père avec sa tête de Pinocchio en train de raconter son histoire. « L’acteur XXX se marie avec une belle femme d’affaires, de dix ans plus jeune que lui », ce sous-titre, à l’instar du nez qui s’allonge, descendait jusqu’à son menton. Aussi immobile qu’un meuble, je restai pétrifié devant la télé au point que la bouillie de riz fut toute brûlée.

Après avoir éteint le feu et évacué la fumée à la hâte… plongé la casserole noircie sous l’eau, après un laps de temps, je repris mes esprits. Revenu dans ma chambre, porte verrouillée, la tête dans les mains, je restai prostré. C’était une nuit d’un noir profond, propice aux pleurs mais, malgré mes efforts aucune larme ne vint. J’ai senti l’odeur de bouillie cramée qui avait pénétré jusqu’ici. Au point de provoquer l’illusion que mon cœur fourbu dégageait la même odeur.

Il faudrait que je parle un peu de mon père.

Comme la plupart des enfants, je ne savais pas grand-chose de mon père. Des bribes de souvenirs d’enfant… un passé raconté par ses proches… des fragments de souvenirs et de conversations inachevées… c’est tout ce que je sais de mon père. Ma mère ou ma tante donnerait de la vie de mon père une version sans doute différente de la mienne, mais moi je n’en sais pas plus. Tant pis ! Le cœur d’un homme est plus grand qu’un éléphant, mais les êtres humains agissent comme l’aveugle qui tâtonne dans l’espace limité qui l’entoure.

Je me rappelle d’abord les haltères. Mon père en train de soulever des haltères… C’est peut-être le souvenir le plus ancien qui me revient. J’étais trop petit pour retenir le nom exact du quartier mais nous habitions une maison avec une grande cour de laquelle on voyait un terrain abandonné couvert de mauvaises herbes… Et, au loin, des cheminées d’usines. Trois ou quatre foyers se partageaient la maison et la cour grouillait toujours d’adultes avec leurs enfants. C’est dans cette cour que mon père soulevait des haltères sans jamais y déroger un seul jour. Une habitude, en somme. Je me souviens aussi de l’ordre de ses exercices… footing et saut à la corde… coups de pied dans l’air… ce genre de chose. Il était à l’époque un acteur d’arts martiaux inconnu (c’est ce qu’on m’a raconté). J’imagine qu’il devait jouer des rôles secondaires, insignifiants, ou bien exécuter des cascades. Sur le mur de notre chambre étriquée était accroché un grand miroir dans lequel il était le seul autorisé à se mirer de pied en cap.

Cette époque était le bon vieux temps, malgré tout. Mon père, presque toujours présent à la maison, avait avec ma mère une relation tout à fait acceptable. Ma mère assurait notre subsistance par son travail, et nous pouvions alors, mon père et moi, passer du temps ensemble à la maison. Je me souviens de cette scène dans laquelle mon père devant son miroir répétait un rôle. Enfant, je trouvais

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