Ma vie dans la supérette

De KIM Ae-ran

Traduit par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

Achevé d'imprimer : Octobre 2013

97 pages pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270081

Prix : 12 €

Corée du Sud

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Ma vie dans la supéretteAprès le tonitruant Cours papa, cours !, KIM Ae-ran nous revient avec la suite de ses Micro-fictions.

Relation hilarante avec les directeurs des supérettes de son quartier, papotage insignifiant avec une vieille connaissance qui prend la narratrice au piège de son babillage, relation tendre et absurde entre un fils et un père, un premier amour narré par un père à son fils, KIM Ae-ran dépeint des personnages et des familles de la Corée d’aujourd’hui, auxquels on s’attache immédiatement malgré leur incapacité chronique à vivre une vie pleinement choisie.

La force de KIM Ae-ran nous permet d’accepter et de dépasser nos peines, dans un agréable mélange d’humour, de sentiment, et plonge soudainement les lecteurs dans une expérience transcendantale, sa magie transforme la lumière sombre d’un lampadaire en un somptueux feu d’artifice. Tout cela donne du plaisir à lire son roman.

KIM Young-ha, Ecrivain


Interview de Jean-Claude de Crescenzo (Traducteur et Éditeur) suite à la remise du Prix de l’Inaperçu / Etranger 2014.

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(…)

De ces trois supérettes, je fréquentais surtout la 7-Eleven. Au seul motif que je ne pouvais rater cette épicerie située sur mon trajet. À l’heure où les phares des voitures, pare-chocs contre pare-chocs, scintillent comme les décorations d’un arbre de Noël, sur le chemin du retour à la maison, je m’arrêtais d’ordinaire à la 7-Eleven dont l’enseigne lumineuse flamboyait. De la rue, je regardais l’intérieur de cette supérette qui semblait ne rien devoir cacher des produits dont je pourrais avoir besoin. 7-Eleven m’encourageait à aller plus loin, comme un professeur, après avoir corrigé l’erreur d’un élève, l’encourage de petites tapes sur la tête.

Je sais bien qu’il reste plusieurs rouleaux de papier toilette à la maison mais j’en achète, parce qu’on ne sait jamais… Je sais bien qu’il n’y a plus de riz cuit et que tôt ou tard, je devrai en préparer. Donc j’achète des boites de thon. Je ferai certainement du riz, puisque j’ai acheté des boîtes de thon pour l’accompagner. Et après avoir mangé du thon, j’aurai certainement envie d’enlever cet arrière-goût dans la bouche avec un dessert. J’achète aussi des yaourts.

Un jour, le patron de la supérette 7-Eleven, vêtu d’un gilet vert sans manches, m’interpella :

Comment allez-vous ?
À l’instant où nos regards se croisèrent, soudain le

scanner de la caisse se mit à déchiffrer le code-barres de la barquette de nouilles instantanées.

Vous habitez le quartier ?

L’homme est bronzé et corpulent. J’approuvai d’un « oui » rapide, j’acquittai la somme de six cent cinquante wons et filai aussitôt. Depuis ce jour, chaque fois que je vais dans la supérette, il me cause.

Vous êtes étudiante ?
Oui.
En troisième année, peut-être ?
Oui.
Vous habitez toute seule ?
Oui.
Vous êtes une étudiante de l’université de Kyung-

hee ?
Non.

De quelle université alors ?

Je répondis évasivement et lui donnai un nom quelconque. J’espérai qu’il n’allait pas me demander ma spécialité. Mais la question qui suivit fut :

Quelle est votre spécialité ?

Si je lui répondais que j’étudie la littérature, il voudrait sans doute engager un débat passionné sur sa vision de la littérature. Si je lui disais que je suis aux Beaux-arts, il me citerait prétentieusement quelques artistes connus. Et si je lui répondais que j’étudiais l’organisation d’évènements ou bien les relations internationales, il m’accablerait des sempiternelles questions : « Qu’est- ce que vous apprenez dans ce département ? Depuis quand existe-t-il ? Après vos études, que ferez-vous comme travail ? », etc. Et puis, fort de cela, il s’en irait dire aux gens qu’il me connaît bien. Je lui mentis en disant que j’étudiais l’ingénierie agro-alimentaire. Il me demanda alors en plaisantant : « Ah, votre maison doit être bien tenue ? ». Il voulut poursuivre : « Et quand terminerez-vous vos étud… » Si le four à micro-ondes à cet instant, n’avait pas sonné pii… pour me prévenir que mon riz cuisiné était réchauffé, il aurait pu aller plus loin et enquêter sur ma position préférée lorsque je fais l’amour. Tandis que j’allais partir promptement, mon sac plastique translucide marqué du logo 7-Eleven à la main, il s’est adressé à la jeune fille qui faisait la queue derrière moi :

Votre grande sœur, celle qui est étudiante à l’Uni- versité de la Ville de Séoul, elle va bien ?

Dès lors, je ne vais plus à la 7-Eleven.

Une gargote ambulante s’était installée entre la supérette LG25 et la rue principale du quartier résidentiel. Ce petit restaurant bon marché tenu par une vieille dame et son fils proposait des sundae, des eomuk, des tteokpokki, et quelques autres en-cas. Toute la nuit, ce restaurant bondé accueillait des clients las de manger des plats cuisinés vendus dans les supérettes. À l’aube, quand la faim me prenait, j’y allais aussi. J’achetais des tteokpokki pour deux mille wons et je les mélangeais à des mandu.

Cette mère et son fils ne me demandaient pas ma spécialité universitaire et m’offraient même un mandu ou un beignet de patate douce chaque fois que j’achetais des tteokpokki. La patronne s’affalait littéralement sur l’étal pour choisir à l’autre extrémité mon petit cadeau. Un jour, j’allais acheter des tteokpokki comme souvent. Le fils était seul pour tenir le commerce. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans, un beau visage clair et une façon de parler un peu frustre. Tout en recouvrant mes mandu de jus pimenté, il m’avait posé, sur tout et rien, des questions aussi maladroites que le patron du 7-Eleven. J’avais répondu de manière distraite. Imitant sa mère, il avait plongé vers le bout de l’étal pour me choisir un mandu en cadeau. Une seconde durant, j’avais suspendu ma respiration en attendant qu’il se redressât. Il m’avait alors questionné sur mes études à l’université.

Après une courte hésitation, j’avais menti en disant que j’étudiais la littérature coréenne. Avec candeur, il s’était enquis de ce que l’on pouvait bien faire avec un diplôme de littérature coréenne. J’avais répondu un peu rapidement : journaliste ou chercheur ou enseignant encore. À y repenser, ma façon de répondre n’était pas agressive mais manquait de délicatesse. À travers les nuages d’une épaisse vapeur, j’avais vu sa mine s’assombrir. Avec une longue louche il remuait la pâte de poisson dans un jus fumant, l’air pensif. Puis, il m’avait dit d’une voix mélancolique :

Moi aussi j’ai fait des études universitaires. Je fais ce genre de boulot pour vivre sans me fatiguer.

Un lourd silence nous sépara.

(…)