Le Regard de Midi

De LEE Seung-U

Traduit par CHOI Mi-kyung et Jean-Noël JUTTET

Achevé d'imprimer : Mai 2014

133 pages, 14x21 cm

ISBN : 9782367270159

Prix : 15 €

Corée du Sud

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Le regard de midi, de LEE Seung-u, Decrescenzo éditeurs 2014

« Je n’ai pas de père » dit un jour ce fils heureux et choyé. Phrase fatale qui va rompre à jamais la douce quiétude dans laquelle il vivait jusqu’à ses trente ans. Désormais, sa quête sera éperdue. Jusqu’à s’en blesser, jusqu’à s’en faire mal. Car il n’aura de cesse de découvrir, pour son malheur, qui est son père.

Midi est le moment de la pleine lumière, celui où la vérité éclate, où l’on ne peut se dérober au regard des autres. Avec une acuité tout aussi vive que dans La vie rêvée des plantes ou dans Le vieux journal, LEE Seung-U, figure majeure de la littérature coréenne d’aujourd’hui, explore les tourments d’une vie bouleversée par la vérité sur son père. Dans une société coréenne dont le fondement – l’institution familiale – se délite.

LEE Seung-U, né en 1959 dans le Jeolla, au sud de la Corée du Sud, a obtenu plusieurs grands prix littéraires. Il est l’un des auteurs coréens les plus célèbres au monde. Le Regard de Midi est son est son cinquième livre traduit en français.

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(…)

Dans un message, P. me parlait des nématomorphes, de la classe des gorgioida, qui se développent dans le ventre des sauterelles. Les larves des nématomorphes sont ingurgitées par les sauterelles avec les herbes sur lesquelles elles ont été déposées. Puis elles croissent grâce aux nutriments qu’elles prélèvent dans le corps de leur prédateur jusqu’à devenir adultes. Elles viennent au monde par l’anus de l’insecte. P. me disait avoir lu cela dans un article d’un quotidien rédigé par un biologiste.

Sombre, le cybercafé sentait le renfermé. Quand je suis entré, un homme à la coupe de cheveux militaire a vaguement ouvert l’œil pour me dire de m’asseoir n’importe où avant de refermer les yeux. Collés à leur écran, quelques jeunes pianotaient sur leur clavier. Ils étaient engagés dans des jeux en ligne dont chaque événement était accompagné d’une débâcle de décibels. Malgré cela, j’avais l’impression de m’asseoir dans une tombe. À l’allumage de l’ordinateur, un film de clarté bleue a d’abord envahi l’écran. Par simple réflexe, j’ai ouvert ma messagerie. Trois messages de P. donnaient à l’ordinateur des airs de boîte à lettres. Elle se plaignait, geignait et menaçait. Je retrouvais dans ses messages le même ton que celui qu’elle employait quand elle me parlait. Plaintes, jérémiades et menaces, c’était tout elle, pas de quoi m’étonner ni de m’embarrasser. Elle me reprochait une indifférence, une insensibilité au-delà de toute limite. Elle était sur le point, me prévenait-elle, de se lancer dans l’une ou l’autre de ces deux entreprises : soit se faire présenter à un homme dans le courant de la semaine et l’épouser dans moins d’un mois, soit débarquer là où je me trouvais. Ne pas répondre m’épargnait d’avoir à lui dire que la première option ne représentait en aucune façon, pour moi, un péril ; en revanche, la seconde me mettait en rogne. Il me fallait l’empêcher par tous les moyens de venir ici. Trouver les mots qui tueraient son projet dans l’œuf… mais bon Dieu ! que prétexter pour être efficace ? J’hésitais, sans rien trouver de convaincant.

Ce qui m’a décidé à répondre, c’est son troisième message, celui où elle mentionnait les nématomorphes qui se développent dans le ventre des sauterelles. Elle me demandait si je savais pourquoi les sauterelles au ventre gonflé se dirigeaient vers les ruisseaux plutôt que du côté des hauteurs bien ensoleillées. Et elle me donnait la réponse : « Ce sont ces parasites qui guident leurs hôtes vers l’endroit où elles veulent aller. Réfléchis bien, demande-toi si tu n’es pas en train de te faire mener par des parasites. » Elle se gardait de suggérer, comme elle le précisait, que le père que je cherchais était un parasite. « Je veux dire que ce n’est pas ton père lui-même, mais plutôt ton attachement obsessionnel et injustifié à le chercher. Je veux dire que tu dois te demander si ce n’est pas le parasite installé en toi qui t’a amené au bord du ruisseau plutôt que ta propre volonté. Je te fais confiance mais c’est la première fois que je te vois dans cet état, je me fais du souci, tout simplement. » Ce qui me troublait surtout, c’était que moi aussi, en effet, je m’étais vaguement posé cette question. Mais faute d’admettre sa pertinence, je l’avais vite chassée de mon esprit… Et si j’étais dirigé par autre chose que par ma volonté ?

Alors, me sont revenus en mémoire les mots d’un romancier parlant de la vocation littéraire. Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien, propose la « parabole du ver solitaire » pour décrire la vocation littéraire, qu’il compare à la voracité du ver solitaire niché dans les entrailles : la vocation littéraire se nourrit, selon lui, de la vie de l’auteur. Dans son livre, Vargas Llosa rapporte ce que lui dit un ami peintre et cinéaste : « Nous faisons tant de choses ensemble. Nous allons au cinéma, aux expositions, nous courons les librairies, et nous discutons des heures et des heures de politique, de livres, de fils et d’amis communs. Mais si tu crois que je fais ces choses comme toi, parce que cela t’amuse de les faire, tu te trompes. Je les fais pour lui, mon ver solitaire. C’est l’impression que j’ai : toute ma vie, désormais, je ne la vis pas pour moi, mais pour cet être que je porte en moi et dont je suis le serviteur. »[1]

Si la nématomorphe s’extrait du corps de la sauterelle quand le moment est venu, le ver solitaire, lui, reste calfeutré dans l’écrivain et finit par en faire partie. Puisqu’il ne quitte pas son corps et qu’il en devient partie intégrante, ils n’ont tous deux d’autre solution que de vivre en symbiose. J’ai cliqué sur « répondre » d’un geste automatique et j’ai rédigé cela de façon tout impulsive :

… le cinéaste qui a le parasite dans son ventre, il mange sans arrêt, semble-t-il. Parce que son ver le réclame. Mais il maigrit. Il sait que s’il est aussi vorace, c’est à cause de son ver. Peut-il s’arrêter de manger ? S’il arrêtait, qui mourrait ? Ce n’est pas pour le ver solitaire qu’il mange. Il faut qu’il mange, il ne peut pas faire autrement. Les besoins du ver se confondent avec les siens. Vargas Llosa dit que l’homme et le ver sont consubstantiels. Cela aurait été bien mieux si le ver n’était pas entré en lui. Il n’a pas d’autre solution que de vivre avec le ver une fois que celui- ci s’est glissé dans son corps. Ce ver, à la différence de la nématomorphe, ne quitte pas le corps de l’homme. Il en fait partie. Ce que veut le ver, c’est aussi ce que veut le corps. L’homme doit continuer de vivre, et pour cela, il est obligé de respecter la volonté du ver. Je suis comme ce cinéaste. Tu as raison, j’ai l’impression de me faire mener. Je suis pareil à un esclave. Pourtant je ne peux pas me défaire de ce désir ; pour le séparer de moi, il faudrait le rendre autonome, et je ne peux le rendre autonome. Je suis moi-même ce désir, alors que faire ? Si je ne l’avais pas laissé entrer, cela aurait été bien, mais je l’ai laissé se glisser en moi, c’est plus fort que moi…

Ce que j’ai écrit impulsivement, je le lui ai envoyé tout aussi impulsivement. Et déjà je craignais que ma réponse, destinée à l’empêcher de venir ici, ne la poussât au contraire à se hâter de me rejoindre. Fallait-il envoyer un autre message ? Je n’en avais pas envie. J’étais fatigué, sans vraie raison ; je me sentais seul. Chose curieuse, j’aurais presque été tenté d’appeler quelqu’un. Sachant que l’aube est un moment délétère, je me suis contenté d’esquisser un sourire amer. La main sur la souris, j’ai surfé un moment sur les nouvelles sans leur prêter attention. Le dossier de ma chaise était confortable, pourquoi ne pas l’incliner pour dormir ? Glisser enfin dans le sommeil. Puisque c’était possible, je n’avais pas de raison de m’en priver. Doucement, j’ai fermé les yeux. Mes paupières se sont mises à trembler convulsivement. Si je m’endormais, mes paupières se calmeraient. Et même si le tremblement ne cessait pas, je ne le sentirais plus. Pouvoir enfin me rendormir. Quand je me réveillerais, je serais autre. Du moins essayais-je de m’en convaincre.

Alors que ma conscience effleurait déjà les franges du sommeil, je me suis souvenu que je ne lui avais jamais dit que j’étais venu là pour retrouver mon père. Je ne lui avais jamais parlé de mon père. Parce que je ne savais rien de lui. Savoir, c’est avoir des choses emmagasinées dans sa mémoire. Comme je n’avais pas de père dans ma mémoire, je n’avais aucun savoir à son sujet. Si j’étais venu ici, lui avais-je affirmé, c’était pour une cure. Je n’avais même pas prononcé le mot père. Comment avait-elle donc su ? À part mon oncle, personne ne savait que je me trouvais là. P. ne connaissait pas mon oncle, je ne lui avais jamais parlé de lui, pas plus que de mon père. Alors, ma mère ? Encore eût-il fallu qu’elle soit au courant. Et pour qu’elle soit au courant, il aurait fallu que mon oncle l’ait informée. Lui en aurait- il parlé ? Ma mère aurait-elle entendu de son frère que j’étais en proie au désir de retrouver mon père ? Que lui aurait-il dit au juste de cette inexplicable impulsion surgie en moi ? Comment ma mère aurait-elle réagi, serait-elle restée calme ? Et elle aurait informé P. ?

Impossible ! Ma mère, je ne sais pourquoi, ne l’aurait certainement pas fait. Il m’était difficile de prévoir sa réaction, mais elle n’aurait certainement pas été heureuse d’apprendre mon entreprise. Elle se serait peut-être sentie embarrassée, déçue, voire fâchée, elle se serait peut-être mise en colère. C’est pour cela que je ne lui en ai pas parlé. Car mon père était quelqu’un qui n’existait plus pour elle. Plus précisément, elle était elle-même mon père. Elle n’aurait sans doute pas pu comprendre pourquoi, maintenant comme naguère, son fils ressentait un manque.

Or c’est justement pour cette raison que j’en suis venu à la conclusion que ma mère était au courant. Elle qui m’appelait presque quotidiennement, voilà cinq jours qu’elle ne l’avait plus fait, c’était bien la preuve : telle était la conclusion à laquelle je venais d’aboutir. Évidemment, ce que signifiait réellement ce silence, je n’en savais trop rien. Mais je ne pouvais pas l’appeler pour l’interroger à ce sujet. J’ai quitté le cybercafé sombre et humide, je me suis mis à courir de toutes mes forces, comme un bolide. Les tout premiers rayons du soleil s’allongeaient sur le monde comme une gigantesque toile d’araignée. L’air froid du matin me giflait les joues.

[1] Mario Vargas Llosa, Lettres à un jeune romancier, traduction d’Albert Bensoussan, Gallimard, 2010.

 (…)