La Voleuse de fraises

De EUN Hee-kyung

Traduit par Lee Myung-eun et Anne-marie Mauviel, avec le concours de Jean Bellemin-Noël

Achevé d'imprimer : Octobre 2013

115 pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270104 / Epub : 9782367270265

Prix : 12 €

Corée du Sud

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9782367270104Amour, désir, illusion, drame, La voleuse de fraises, recueil de Micro-fictions qui fait suite à Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps ? dresse des portraits de femmes blessées, plongées dans des relations dangereuses, des célibataires obsédées et des situations où le drame peut surgir à chaque instant.

Depuis 1966, EUN Hee-kyung a publié une quinzaine de romans et obtenu de prestigieux prix littéraires, comme le Prix Isang ou le Prix Dongin. Auteure appréciée par la critique littéraire comme par le grand public, Eun Hee-kyung jouit d’une réputation considérable en Corée et dans le monde entier. Après plusieurs séjours en France et plusieurs romans ou nouvelles publiés, elle revient avec ce nouveau recueil de Micro-fictions.

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(…)

Il fumait beaucoup, et c’était la seule chose qu’il était incapable d’abandonner. Il fumait même pendant l’amour ! Il s’affairait la cigarette à la main : s’il voulait changer de position, il me demandait, à moi qui étais dessous, de la tenir. Il avait une autre manie agaçante, à savoir qu’il prenait toujours des capotes texturées comme des massues de dokaebi[1]. Il comptait sans doute les porter à l’envers en mettant la surface rugueuse contre sa peau au lieu de la garder vers l’extérieur car, de tous les hommes que j’ai connus, c’est lui qui avait la plus petite bite. Il n’avait aucune endurance, mais pendant l’acte, il était très bruyant. Chaque fois que le corps masculin se retire en douce après le coït, je me dis que le pénis est le plus égoïste et le plus rusé de tous les êtres vivants : lorsqu’il est sur le point d’être rattrapé par un adversaire, il rétrécit pour mieux prendre la fuite. Son sexe se faisait happer par le mien, crachait immédiatement son contenu et devenait aussi mou qu’un calamar frit périmé. Il plaçait beaucoup d’espoirs en la science, comptant fermement prendre une machine à remonter le temps avec un mètre de couturière afin d’aller se mesurer à Byeon Gangsoe[2]. Non pas qu’il s’illusionnait vraiment sur sa propre constitution, mais il était clairement le genre d’homme qui regarde avec attention le sexe des autres au mogyogtang. Transformer un sentiment d’infériorité en une soif de victoire faisait partie intégrante de son culot. Une fois, il avait couché avec une jeune fille innocente de vingt ans en lui promettant le mariage, mais quand après l’acte sexuel elle lui avait demandé en sanglotant à moitié : « Mon chéri, tu m’aimes pour de vrai, hein ? », il l’avait regardée avec bienveillance et lui avait répondu : « C’est ce qu’elles me demandent toutes après l’amour. » Il n’avait toujours pas compris pourquoi la fille s’était rhabillée et l’avait quitté sur-le-champ.

Les jours de paie, nous sommes quelquefois sortis dîner ensemble parce qu’il ne cessait de se plaindre que je ne cuisinais que des nouilles instantanées et du gimchi. Un soir, il est arrivé avec plus de deux heures de retard au restaurant et il a vu, assise à l’entrée, une fille qu’il connaissait : il m’a aussitôt demandé de rentrer seule à la maison. Selon lui, deux personnes ne pouvaient être heureuses en couple que si elle n’avaient l’une pour l’autre aucun sentiment amoureux et ne posaient aucune question sur la vie et les libertés de l’autre. Ainsi, il avait fait le difficile choix de venir habiter avec moi parce qu’il avait été convaincu que notre amitié érotique ne dégénèrerait pas en une passion possessive. Ce n’étaient vraisemblablement pas là ses mots à lui, mais plutôt des extraits des romans étrangers qu’il possédait. J’avais déjà remarqué que les pages en étaient surlignées de partout. Il s’était sûrement intéressé à la littérature pour trouver dans les livres des raisonnements qui lui permettent de se justifier et de critiquer les autres.

Il se répandait en invectives contre moi qui adore les nouilles et les saucisses : « Quand tu mourras, tu ne pourras même pas pourrir à cause de tous les conservateurs que tu auras ingurgités ! » En revanche, moi je ne bois pas de lait, mais même quand le réfrigérateur était presque vide, il restait toujours ses bouteilles à lui. Chaque fois que je lui tendais du lait périmé, il vérifiait la date et me criait : « Avec toi je ne risque pas de rester seul, tu me suivrais jusqu’en enfer ! » Puis il buvait tout, jusqu’à la dernière goutte, comme s’il n’avait pas le choix. Un dimanche, j’ai lavé les couettes et les couvertures et je les ai étendues sur la balustrade en fer forgé du balcon. Pendant ce temps, il est resté allongé sur le flanc à me dévisager et se moquer de moi : « Tu es forte, oui, mais pas assez intelligente pour être éléphant de cirque. » Mon pied lui a malencontreusement écrasé la cuisse quand je suis revenue dans la chambre et il a boité pendant une semaine. La nuit, il devait garder une serviette chaude sur son muscle et chaque fois que je la changeais, il se plaignait : « Je sais très bien pourquoi tu prépares des compresses si chaudes : tu comptes t’en servir pour m’étouffer si l’occasion se présente, hein ? Je sais aussi pourquoi tu n’aimes pas le blanc : les assassins sont pareils, le sang tache facilement les vêtements blancs et c’est dur à faire partir, c’est pour ça qu’inconsciemment ils l’évitent. J’ai aussi remarqué que t’étais douée pour aiguiser les couteaux. Et tu crois que ça s’arrête là ? Tu es le diable, c’est pour ça que tu aimes tellement rester assise sans rien faire dans le noir, la nuit : si tu étais un être humain, tu n’aurais jamais marché sur ma jambe, espèce de mante religieuse ! Vu ce que tu fais la nuit, t’es sûrement à la fois le diable et une mante religieuse, avoue ! » Voilà sur quel ton il me parlait.

Son sommeil était si profond qu’il était impossible de le réveiller. Une fois, je lui ai attaché les deux bras sur la poitrine avec une écharpe, puis je l’ai vivement cogné sur la tronche, mais il n’a pas plus réagi qu’un mort. Alors après, dès qu’il dormait, je le poussais du lit et le faisais rouler par terre, je l’attachais solidement au matelas pour toute la nuit, puis à l’aube je le délivrais. Il m’est même arrivé de lui couper tous ses ongles, des mains et des pieds. Quand je m’allongeais sur lui, qui était plus petit que moi, son visage était écrasé et tout aplati, au point que c’était presque mignon de le voir avec du mal à respirer, suffoquant dans son sommeil. De toute façon, le lendemain il avait toujours sa petite vengeance : il me parlait d’un cauchemar dans lequel pendant qu’il dormait j’aurais serré une corde autour de son cou, j’aurais rempli sa bouche de la bourre de la couette que j’aurais déchirée à coups de ciseaux, je lui aurais brisé les os un à un… Il prétendait ensuite que le souvenir en était trop vivace pour être celui d’un simple rêve, et il me lançait des insultes comme quoi j’étais le diable. Mais moi, je ne me souvenais de rien, ça ne s’était passé que dans son rêve ! je n’avais rien à voir avec tout ça, moi, n’est-ce pas ?

Tous les jours, j’avais droit au même refrain. Le matin c’était : « je m’en vais aujourd’hui » et le soir : « je pars demain. » Mais quand je rentrais du travail, il était toujours là à dormir, recroquevillé devant la télévision. Je ne croyais pas ce qu’il me répétait et je pense que je n’aurais rien ressenti s’il était parti pour de vrai. Peut-être que je m’attendais à ce que, même mort, il soit toujours là près de moi. Il promettait ou décidait n’importe quoi selon son envie du moment, mais il tenait rarement parole. Il en venait même à se moquer de ceux qui agissent avec cohérence. Vous savez comment il définissait notre relation ? « Un couple dans lequel on se lapide en toute amitié » Selon lui, les paroles de Rainy Day Woman d’un certain chanteur étranger parlaient de ces choses-là[3]. C’était sûrement n’importe quoi, étant donné que je ne connais évidemment pas cette chanson — et d’ailleurs je m’en fous. Ça doit bien parler d’une relation où on se trompe mutuellement mais en se supportant quand même ?

(…)


[1] Sortes de lutins ou korrigans, tantôt plaisants tantôt agressifs, toujours pleins d’humour.

[2] Byeon Gangsoe : équivalent rabelaisien de nos Don Juan ou Casanova, héros d’un pansori dont on a tiré jadis un roman (traduit en français chez Zulma en 2009) et plus récemment un film (sorti en 1986).

[3] Bob Dylan, Rainy Day Women (et non Woman), 1966. La chanson ne parle pas spécialement d’une relation de couple. Voici quelques vers du premier couplet : « Ils te jetteront des pierres quand tu voudras être gentil / Ils te lapideront, comme ils te l’ont dit […] » Il faut ajouter qu’il y a un jeu de mots avec le participe anglais stoned, qui signifie à la fois « lapidé » et « bourré, drogué »…