La bibliothèque des instruments de musique

De KIM Jung-hyuk

Traduit par Moon Soo-young, Lee Seung-shin, Hwang Ji-young, Lee Tae-yeon, Jeong Hyun-joo, Lee Go-hyun, Aurélie Gaudillat

Achevé d'imprimer : Octobre 2012

136 pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270012 / Epub : 9782367270203

Prix : 15 €

Corée du Sud

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La bibliothèque des instruments de musique, de KIM Jung-hyuk

La crainte de disparaître sans jamais avoir accompli d’oeuvre obsède la narrateur au point qu’il consacre une bonne partie de son temps à reconstruire les règles du bon comportement.

Tirer le meilleur parti de la vie est ici le filigrane qui conduit les personnages à réinterpréter les normes sociales, à rentrer en conflit avec les convenances.

L’impossibilité d’obéir aux valeurs qui régissent la société coréenne offre à Kim Jung-hyuk l’occasion de proposer une réinterprétation possible de l’aventure humaine. Aux produits manufacturés qui bordent notre quotidien, Kim Jung-hyuk y substitue sa propre nomenclature : sons nouveaux, instruments bizarres, voix discordantes, bibliothèques hétéroclites… Les déjantés abondent dans ces récits où chaque personnage tente d’inventer sa propre grammaire plutôt que suivre les pistes encombrées de conventions. Et au diable si l’un chante faux dans une chorale ou si l’autre enregistre tous les sons du monde pour en faire un nouveau karaoké. Les quatre Micro-fictions de ce volume nous racontent dans un style direct, teinté d’un humour permanent, comment construire le sens d’une vie, envers et contre tout.

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(…)
C’est injuste de mourir anonyme. Alors que mon corps était projeté dans les airs, cette phrase m’est soudain venue à l’esprit. Sous le choc de la collision, les paysages autour de moi se sont tassés, puis un grand silence s’est fait entendre. Une rupture totale. Je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, j’étais devenu incapable de penser. Comme si j’étais lentement aspiré dans un trou noir, la tête la première. « C’est injuste de mourir anonyme », cette phrase a protégé ma tête tel un casque de plomb. En m’écrasant au sol dans un grand « boom », j’ai perdu connaissance.
Cette phrase m’a sauvé la vie. Personne ne me croit pourtant j’ai survécu grâce à cette pensée. À ce moment précis, j’ai réalisé pour la première fois que la force de l’esprit pouvait envelopper le corps d’une cuirasse suffisamment forte pour résister à la mort. Allongé sur mon lit d’hôpital, entièrement couvert de plâtre, tel l’abominable homme des neiges, je ressassais cette phrase à longueur de journée. Je ne me rappelais ni comment la voiture m’avait percuté, ni à quelle hauteur mon corps avait été projeté, mais je me souvenais parfaitement de cette phrase. Quand je fermais les yeux, je la voyais écrite à l’infini sur un mur blanc. Quand je les rouvrais, le mur disparaissait mais la phrase était toujours là, elle frétillait dans ma tête comme un poisson dans un bocal. Je vivais avec cette pensée. Chaque soir avant de m’endormir, je la répétais telle une formule magique ; j’avais l’impression que cette phrase pouvait me sauver des dangers de la nuit. Le lendemain matin, j’étais encore vivant.
N, ma petite amie de l’époque, mettait sans cesse de la musique dans ma chambre d’hôpital. Je lui ai parlé de cette phrase qui s’agitait dans ma tête, elle s’est moquée de moi. « Sans doute à cause du choc que tu as reçu à la tête ! » Puis elle montait le volume. Je ne pouvais échapper à ce défilé de sonates, concertos et symphonies. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, j’entendais ces musiques dont je ne connaissais ni les compositeurs, ni les musiciens. N disait : « La musique est le meilleur remède pour soigner les os brisés ». Pourtant il me semblait que la musique meurtrissait davantage ma chair qu’elle ne soignait mes os. Au moins, j’avais la certitude d’être en vie ; les notes qui flottaient dans ma chambre d’hôpital étaient comme des os échappés de mon squelette.
Trois mois après mon hospitalisation, je tenais à peine debout. Mon tibia gauche était aussi courbé qu’un arc mais cela ne m’empêchait pas de marcher. Je suis retourné sur le lieu de l’accident. Je n’avais rien perdu, je n’avais rien à vérifier, mais pour moi c’était un devoir. J’ai attentivement observé autour de moi, comme si la phrase pouvait être restée au sol. Bien sûr, il n’y avait plus la moindre trace d’accident, plus le moindre débris de verre. Aujourd’hui, quand j’y repense, je me demande s’il ne s’agissait pas d’une sorte de rite. Je voulais sans doute prouver que j’étais encore vivant à l’endroit même où j’avais failli disparaître à jamais.
Cet accident a marqué le début de nombreux changements. Tout d’abord, j’ai quitté mon travail. J’ai parlé de cette phrase à mon chef mais il ne voulait pas que je démissionne. « Arrête de dire des âneries ! Repose-toi aussi longtemps que tu le souhaites et reviens travailler ! Si tu veux parler d’injustice, j’ai bien plus à dire que toi ! » Il ne semblait pas me plaindre. Il m’a demandé quels étaient mes projets, mais je n’en avais pas. J’ai donné ma lettre de démission et j’ai commencé à boire. Mes plaies n’étaient pas tout à fait cicatrisées, et l’alcool ne contribuait en rien à mon rétablissement, mais l’ivresse m’aidait à trouver le sommeil. Pour ne pas mourir anonyme, je devais agir, mais j’ignorais par où commencer. J’ai acheté trois cartons de vin blanc premier prix dans un centre commercial, j’en buvais une bouteille par jour. Le goût aigre des premières gorgées m’a fait regretter de ne pas avoir orienté mon choix vers un vin plus cher mais avec le temps je m’y suis habitué. Chaque soir, lorsque la bouteille était presque vide, je devenais écarlate et le sommeil m’envahissait. Pour rassurer ma petite amie, je lui expliquais que c’était juste pour me réchauffer et qu’elle ne devait pas s’inquiéter. En réalité c’était le premier symptôme de l’alcoolisme, je n’étais pas dupe. L’alcool libérait mon corps de cette phrase, il effaçait ma peur de ne pas me réveiller le lendemain… Cette seule raison suffisait à justifier mon penchant pour l’alcool.
Un mois s’est écoulé. Déboucher une bouteille de vin par jour, ou dormir complètement ivre dans un coin de la chambre, cette routine n’aurait jamais connu de fin si je n’avais pas vu le magasin d’instruments de musique au centre commercial. Pour autant, je ne renie rien de mon passé. En fin de compte, la vie n’est qu’une succession de circonstances: L’accident a fait émerger cette phrase, la phrase m’a conduit à l’alcoolisme, et l’alcool m’a permis de découvrir le magasin d’instruments de musique. La vie change au gré d’événements sans lien apparent, comme un collier dont on enfile les perles. Continuer ce collier, n’est-ce pas ça le but de la vie ?
En un mois, j’ai vidé les trois cartons de vin blanc, je suis donc retourné au centre commercial pour acheter d’autres bouteilles. Face à l’escalator qui descendait au sous-sol, se trouvait un grand miroir, j’ai détourné mon regard pour ne pas voir le reflet de mon affreux visage. En voyant les décorations de Noël étinceler sur les murs des magasins, j’ai soudain réalisé que les fêtes de fin d’année approchaient. J’avais descendu environ un quart de l’escalier mécanique quand le piano dans le magasin au rez-de-chaussée m’a sauté aux yeux. Je me souviens encore du prix écrit sur l’étiquette posée sur le clavier. En temps normal, j’aurais considéré que je n’en avais pas les moyens, mais ce jour-là, je me suis surpris à dire : « Un piano ne coûte pas si cher finalement ! ». Sur mon compte épargne, il y avait les dommages et intérêts perçus à la suite de l’accident, ainsi que mes indemnités de fin de contrat. Près du piano, de la guitare et du violon, d’autres instruments étaient exposés tels des jouets dans une vitrine. En voyant les instruments depuis l’escalier mécanique, j’ai pensé à ma petite amie ; elle s’occupait d’une petite école de musique avec une copine. À chaque fois qu’elle écoutait des albums d’artistes renommés, elle soupirait. Si un talent hors pair la laissait de marbre, elle se sentait minuscule face au son du violon. Je lui disais : « On ne joue pas seulement avec l’instrument, on joue aussi avec l’âme ! » Je n’y connaissais rien en musique, peut être l’avais-je vexée. Je suis rentré dans le magasin.
Le prix très abordable des violons m’a surpris. J’en ai compris la raison après les avoir observés attentivement. Ces instruments étaient de piètre qualité et ne produisaient qu’un son médiocre, finalement, j’ai renoncé à en acheter un. Je suis rentré chez moi avec un carton de vin.
Le lendemain, j’ai annoncé à ma petite amie que je voulais lui offrir un violon. Sans perdre une minute, elle m’a emmené faire les magasins. Je redoutais qu’elle choisisse un violon hors de prix, mais au fond de moi, je me disais que dépenser tout mon argent était sans importance.
Lui offrir un violon serait plus gratifiant que d’acheter de l’alcool. Une fois mon compte bancaire vidé, je parviendrai peut-être à redonner un sens à ma vie.
Nous avons commencé la tournée des boutiques des instruments de musique. Au début, je voulais simplement acheter un violon à un prix raisonnable, je n’avais aucune intention de m’y intéresser. Mais au fur et à mesure, j’ai pris plaisir à contempler les instruments en compagnie de ma petite amie. Les blessures à mes jambes n’étaient pas complètement guéries, mais j’avais survécu à l’accident et je marchais à côté de N, cela suffisait à me rendre heureux. Au fil de nos discussions, j’ai soudain éprouvé une irrésistible envie d’apprendre à jouer d’un instrument.
⁃ Tu voudrais jouer de quel instrument ?
⁃ Peut-être… du piano. J’ai de grandes mains…
⁃ Tu sais, ce qui compte c’est la longueur des doigts et non la taille des mains. Tu risques de frapper deux touches en même temps, non ? Enfant, as-tu appris à jouer du piano ?
⁃ Non, jamais.
⁃ Que faisais-tu alors ?
⁃ Du taekwondo.
⁃ Je vois, c’est plus utile dans la vie !
⁃ Pas vraiment.
⁃ Si tu le dis…
⁃ J’aime le son du violoncelle. Est-ce difficile d’en jouer ?
⁃ Le violon ne t’intéresse pas ?
⁃ Pourquoi ? Tu veux m’apprendre ?
⁃ C’est un problème pour toi ?
⁃ Je n’aime pas le son du violon. Il me perturbe.
⁃ C’est parce que tu n’en perçois pas toutes les subtilités.
⁃ Les subtilités ? Si je les percevais, ce serait pire !
⁃ Pfff, dans ce cas, fais ce que tu veux. Le piano ou le violoncelle, peu importe…
J’avais révélé mon souhait d’apprendre à jouer d’un instrument pourtant, je me sentais incapable d’aller au bout de mon idée. Non seulement, mes connaissances en musique étaient médiocres mais surtout, je n’arrivais pas à concevoir l’utilité d’un tel apprentissage pour la vie quotidienne. Ma principale préoccupation était de trouver un moyen pour ne pas vivre « anonyme » et connaître un destin hors du commun qui me ferait passer à la postérité.