Dans l’antre d’Aoï Garden

De PYUN Hye-young

Traduit par Jeongmin DOMISSY-LEE et Julien PAOLUCCI

Achevé d'imprimer : Novembre 2015

121 pages, 12X22 cm

ISBN : 9782367270135

Prix : 14 €

Corée du Sud

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9782367270135PYUN Hye-young, écrivain à l’imagination débridée, insolente, nous transporte dans un monde aux frontières incertaines, où le chimérique laisse planer le doute sur l’émergence d’événements troublants. Ville coupée du reste du monde à cause d’une épidémie de SRAS, enfants reclus dans une lugubre demeure à proximité d’une eau croupissante…, l’auteur use du huis clos pour susciter en ses personnages une extrême tension jusqu’à ce que le lecteur soit lui-même bouleversé par des sensations dérangeantes. Empruntant volontiers au genre de l’horreur, PYUN Hye-young dissèque le corps humain pour qu’affleurent nos peurs et nos désirs les plus enfouis. Nous voilà prévenus : ces contes macabres sont une expérience visuelle. Pour en apprécier le spectacle, il faut descendre dans le trou, avec le risque — ou le plaisir ? — de céder à un horrible attrait…

PYUN-Hye young occupe une place singulière au sein de la jeune littérature coréenne. Elle est appréciée pour son imagination débordante et l’originalité de son style. Le lecteur français a pu découvrir son univers dans Cendres et Rouge, son premier roman, où elle crée un monde pourri qui n’a d’autre issue que la mort. Elle a reçu de nombreux prix littéraires en Corée, dont le prix Hanguk Ilbo pour Dans l’antre d’Aoï Garden, et tout récemment le prix Yi Sang, l’une des récompenses littéraires les plus prestigieuses.

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Extrait de la nouvelle Aoï Garden

            Des grenouilles noires tombaient avec la pluie. La plupart atterrissaient sur l’insondable couche d’ordures qui couvrait le sol. Certaines s’éclataient le crâne sur l’asphalte, d’autres étaient écrasées par le camion de désinfection. Des éclaboussures rouges maculaient le bitume. Le sang et la chair réduite en bouillie brillaient dans l’obscurité des rues. Même en plein jour, la ville était sombre, comme noircie par le feu. Depuis que les autorités avaient rationné la consommation de gaz, la fumée de vieux poêles à charbon épaississait l’air et chargeait le ciel de fines particules noires. C’était surprenant de trouver encore ce type de chauffages à l’ancienne ailleurs que dans les vieilles écoles et les bâtiments de santé publique. Les rues étaient désertes mais pas tranquilles pour autant. Elles étaient remplies des ordures que les habitants déversaient par leurs fenêtres. Il semblait que la ville tout entière avait été jetée à la poubelle. Les alentours d’Aoï Garden s’apparentaient à une vaste décharge. Aux tas d’immondices sur la chaussée s’ajoutaient les excréments et les carcasses d’animaux domestiques abandonnés par leurs propriétaires. Solitaires ou en bandes, ils rôdaient dans les rues de l’aube jusqu’à la nuit noire. Ils passaient leur temps à fourrager dans les poubelles à la recherche de nourriture, à se sauter à la gorge pour s’entretuer, à s’accoupler. S’ils ne mouraient pas en se vidant de leur sang des suites d’une morsure au cou, ils se faisaient écraser par les voitures. Les feux tricolores ne servaient plus à rien, les voitures roulaient plein gaz dans les rues aux alentours d’Aoï Garden. Parfois, un véhicule peint d’une croix rouge passait en pulvérisant un antiseptique. L’espace de quelques secondes, un voile de fumée envahissait la ville obscure. Une fois le nuage dissipé, les habitants souffraient d’urticaire sur tout le corps à cause des composants toxiques. Les gens ne sortaient que très rarement de chez eux. Ceux que l’on voyait couchés ou accroupis, s’ils n’étaient pas déjà morts avaient tout l’air de malades à l’agonie. De loin, ils faisaient penser à des sacs-poubelle.
Le plus difficile à supporter était la puanteur à l’extérieur. La ville entière exhalait une abo- minable odeur de putréfaction qui provoquait des migraines, engourdissait la langue, irritait les sinus et donnait la nausée. Cette odeur faisait partie intégrante de la ville et enveloppait Aoï Garden sans que personne ne pût dire avec précision d’où elle venait. Cette pestilence émanait de partout : des fissures dans les murs et des planchers humides, mais aussi de l’eau du robinet et du savon. Non seulement les pluies fréquentes ne parvenaient pas à laver la ville de cette puanteur, mais encore elles avaient saturé les égouts, qui débordaient de leurs eaux usées. Depuis le début de l’épidémie, les sept réseaux d’égout, vieillissants, étaient hors d’usage : les canalisations souterraines rouillées n’avaient pas été remplacées.
J’étais le seul à avoir sorti la tête par la fenêtre. Les vitres d’Aoï Garden étaient sombres, comme cachées par de gros nuages noirs. Des filets de fumée charbonneuse s’élevaient des étages, évoquant des fumées de cigarettes au-dessus de bouches. Au moment de fermer la fenêtre, une grenouille m’a heurté en plein front avant de retomber dans la rue, une autre a atterri sur le balcon et s’est réfugiée aussitôt sous le canapé. En s’écrasant au sol, la première a craché un petit grumeau de sang qui rappelait la tache que la femme avait parfois sur ses vêtements au niveau des fesses. Il tombait des cordes, pourtant la tache ne s’effaçait que lentement.
Lorsque j’ai fermé la fenêtre, la sonnette de la porte a retenti. Ce bruit que je n’avais pas entendu depuis longtemps m’a fait sursauter. Mon corps avachi s’est contracté anormalement, ma chaise a penché vers la droite puis a basculé complètement en glissant sur l’eau accumulée au sol : je suis tombé à la renverse. Quelque part, une grenouille a coassé. La chatte s’est approchée pour me lécher le visage, sa langue était glaciale. Un nouveau coup de sonnette a retenti. La femme est sortie de sa chambre ; non pas pour ouvrir la porte, mais parce qu’elle avait entendu le bruit d’un corps qui s’écroule. Elle a dégagé mes jambes maigres coincées sous la chaise, puis m’a soulevé en forçant sur ses bras. Sur sa peau noircie par la gangrène, le bleu de ses veines ressortait. La femme se relevait difficilement. Elle rassemblait toutes ses forces en poussant des gémissements laborieux. Sans doute étais-je trop lourd à porter. J’avais beau me freiner sur la nourriture, mon buste bouffi ne dégonflait pas. Mes jambes fines comme des fils de fer, accro- chées à mon gros buste, se balançaient sous ses bras.
On a frappé à la porte, puis un bruit de sonnette s’est répandu dans l’appartement. C’était un son vague qui provenait de loin. Je me demandais même si ce n’était pas une hallucination auditive. À Aoï Garden, il ne restait plus personne pour sonner chez un voisin. La plupart des résidents avaient quitté les lieux depuis que l’épidémie s’était déclarée. Seuls restaient ceux qui n’avaient pas d’autre endroit où aller. Ils ne sortaient jamais de leurs appartements, ne rendaient plus visite à leurs proches et ne s’aventuraient dans les magasins qu’en cas d’extrême nécessité. De toute façon, tous les commerces étaient fermés. Le seul moyen de survivre à l’épidémie était de tenir le plus longtemps possible avec ses réserves de nourriture.
La femme s’est approchée du vestibule sur la pointe des pieds pour regarder à l’extérieur. Quand elle a vu qui se tenait derrière la porte, elle a été saisie d’un frisson. C’était ma sœur. De l’eau de pluie mêlée à de la crasse coulait sur son visage, des gouttes d’eau tombaient même de ses longs cheveux noirs. Son visage était couvert de taches de fièvre. Cela faisait huit mois qu’elle avait quitté la maison. Nous avions d’abord pensé qu’elle était partie retrouver un mec qui vivait dans une autre ville : cela semblait la seule raison valable pour s’aventurer dans les rues en pleine épidémie. Pendant plusieurs mois, elle avait reçu des lettres d’amour de cet homme qui vivait dans une ville voisine. Il était la seule personne qui aurait pu nous emmener loin d’ici.
Apparemment épuisée, ma sœur se tenait appuyée contre la porte. La chatte s’est enfuie en se faufilant entre ses jambes. Cet animal était le seul être vivant de la maison qui fréquentait l’extérieur. Elle avait passé toute la nuit dernière le dos courbé à se lécher les parties génitales avec sa longue langue : c’était ce qu’elle faisait à chaque fois qu’elle avait ses chaleurs. Elle reve- nait quelques jours plus tard en traînant derrière elle l’odeur de la rue qui rappelait la puanteur d’un corps en décomposition. Deux ou trois mois après, elle avait des petits. À chaque mise bas, l’odeur étrange de quelque chose de cru, une odeur douce mais fétide se répandait partout dans l’appartement. La femme balançait dehors par la baie vitrée les petits à peine expulsés du ventre de leur mère. Ils finissaient enfouis sous le tas d’ordures noires.
Dans le couloir, un type du voisinage nous fixait d’un regard perçant, les bras croisés. Il était probablement sorti à cause du bruit de la sonnette. Tout comme nous, il n’avait sans doute pas d’autre endroit où aller : les personnes qui restaient à Aoï Garden étaient toutes dans ce cas. Son visage était couvert de deux masques chirurgicaux. Quand la chatte est passée à côté de lui pour disparaître au bout du couloir, l’homme s’est plaqué contre le mur puis redressé aussitôt sans même décroiser les bras. Il se mouvait avec aisance pour quelqu’un dont le corps semblait si raide. La femme a tiré ma sœur à l’intérieur. Elle ressemblait à une sacoche humide et sale. L’homme gardait les yeux rivés sur nous. Son air réprobateur faisait penser à un inspecteur des services de l’hygiène. La femme a voulu avoir un regard d’amabilité, sans doute pour lui signifier : « Ce n’est rien, ne vous inquiétez pas », mais les fentes de ses yeux trop étirées et son visage couvert de rides lui dessinaient un sourire moqueur. Derrière la porte close, le type était d’une présence obsédante. Il pulvériserait de l’antiseptique partout dans l’immeuble : derrière notre porte, dans le couloir, et même sur la rampe d’escalier, que ma sœur avait probablement agrippée. Sans doute irait-il signaler aux autorités la présence d’une malade avec des taches de fièvre sur le visage, puis raconter aux voisins une histoire vaseuse au sujet d’une visiteuse suspecte. Ces derniers avaient-ils peut-être déjà remarqué le retour de ma sœur, même si le type ne leur avait rien dit. L’odeur qu’elle répandait était encore plus forte que celle d’Aoï Garden, une odeur écœurante et familière qui rappelait celle de la rue. Après avoir conduit ma sœur au salon, la femme s’est d’abord frotté les mains avec de l’alcool avant de remettre son masque qu’elle avait retiré un moment pendant qu’elle se désinfectait. Moi, j’étais allongé par terre. Elle m’a mis un deuxième masque puis est allée fermer les fenêtres. La pluie entrée par les fentes stagnait en abondance au sol. Je rampais sans faire de bruits vers ma sœur. À sa seule odeur je pouvais deviner qu’elle était restée longtemps dans la rue. La femme a retiré l’écharpe rouge autour de son cou. Elle était si sale qu’on ne pouvait en distinguer la couleur déjà défraîchie par le temps. Une odeur fétide s’en dégageait. Le manteau trempé d’eau de pluie ne s’enlevait pas facilement. Après avoir réussi à l’en débarrasser, la femme a reculé d’un pas en voyant le ventre rond. Cela résumait bien les huit derniers mois que ma sœur venait de passer. Cependant, elle paraissait décidée à ne rien dévoiler de ce qu’elle avait vécu.
Lorsque ma sœur respirait, son ventre gonflait tellement qu’il ne semblait plus pouvoir retrouver une taille normale. Soudain, on a entendu un croassement. Je me suis alors souvenu de la grenouille qui s’était réfugiée dans la maison. J’ai fouillé avec ma béquille en dessous du canapé et de la table, et aussi derrière les pots de fleurs. Le bruit provenait de tout près puis s’éloignait. La femme ne manquerait pas de l’attraper et la balancer dehors à la première occasion où celle-ci sortirait de son trou pour lui sauter au visage.
Dehors, l’effroyable spectre de la maladie planait sur la ville. La femme était aussi terrifiée par le regard froid de l’homme de l’autre côté du couloir que je l’étais par l’épidémie. Elle ne cessait de tournoyer dans le salon en marmonnant quelque chose. Comme un masque lui recouvrait la bouche et qu’elle parlait tout bas, je ne pouvais entendre clairement ce qu’elle disait, mais j’ai quand même compris qu’il s’agissait de ma sœur. C’était quelque chose du genre : elle avait peut-être déchiré ses vêtements en s’accrochant à des branchages où logeaient de cruels et féroces écureuils de la forêt ; ou bien elle avait peut-être glissé entre ses cuisses un serpent en hibernation ; ou bien elle s’était peut-être fait griffer la bouche par un rat qui avait dévoré une souris des champs ; ou bien elle avait peut-être vomi après avoir bu de l’eau de source sans savoir qu’il y avait des têtards dedans ; ou bien elle avait peut-être mangé un rat après l’avoir dépecé.
À chaque mot que la femme prononçait, ses grands yeux injectés de sang semblaient se détacher de son visage noir. Tandis qu’elle se penchait en avant pour laver ma sœur, un œil rouge est apparu sur le dos de sa jupe blanche. Lorsqu’elle se déplaçait, l’œil bougeait avec elle. Il laissait son empreinte rouge sombre partout où elle s’asseyait, sur la couverture et les coussins. Ces taches de couleur brillaient de mille feux. Sans elles, la femme aurait ressemblé à une momie à cause de la maigreur de son corps et de sa peau noire. Ma sœur haletait. Quant à moi, je tapais un peu partout avec ma béquille pour déloger la grenouille. Exaspérée par ce bruit, la femme a fini par hurler. Avec le retour de ma sœur, quitter cette ville devenait une éventualité peu probable : il nous fallait rester à Aoï Garden. J’ai poussé un hurlement. La grenouille s’est tue.

(…)