Cours papa, cours !

De KIM Ae-ran

Traduit par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

Achevé d'imprimer : Octobre 2012

136 pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270005

Prix : 15 €

Corée du Sud

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Cours papa, cours! de KIM Ae-ranUn père en short fluo qui n’a cessé de courir depuis que sa fille est née, un père qui perd son enfant dans un jardin public, un père qui ne croit pas au destin d’écrivain de son fils, un père sans domicile fixe, compagnon et cause des insomnies de sa fille, un père qui se dispute avec un lampadaire, voici les portrait au vitriol et pourtant attendris que nous adresse KIM Ae-ran depuis sa lointaine Corée.
Les cinq Micro-fictions du présent volume nous donnent à lire dans un style incisif et souvent loufoque, l’impact de la modernité dans un pays où chaque membre de la famille, première institution, devient tour à tour parent et enfant.

La force de KIM Ae-ran nous permet d’accepter et de dépasser nos peines, dans un agréable mélange d’humour, de sentiment, et plonge soudainement les lecteurs dans une expérience transcendantale, sa magie transforme la lumière sombre d’un lampadaire en un somptueux feu d’artifice. Tout cela donne du plaisir à lire son roman.

KIM Young-ha, Ecrivain

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(…)

C’est depuis ce jour que papa court. Comme un dératé il avait dévalé les pentes du quartier populaire où il habitait, pour rejoindre une pharmacie du centre-ville. Le visage aussi empourpré que s’il réprimait une envie d’uriner, il riait à gorge déployée, au point de déclencher sur son passage, les aboiements d’un chien apeuré, bientôt imité par les autres chiens du quartier. Il courait encore et encore. Plus rapide que le vent, le visage en feu, ses longs cheveux en bataille, franchissant les marches d’escaliers, il fendait les ténèbres. Il courait si vite qu’il finit par trébucher sur des briquettes de charbon consumées et oubliées là, au milieu de la route. Couvert de cendres, il s’était relevé prestement et avait couru à nouveau à perdre haleine, sans bien savoir où le menait cette course.

…Avait-il déjà couru aussi vite une seule fois dans sa vie ? Lorsque j’imagine mon père quitter à la hâte ce bidonville en rêvant d’étreindre maman, j’ai envie de crier à ce père qui ni ne voit ni n’entend : « Papa, tu cours bien mieux que tu en as l’air ! »
Maman me dit que dans sa précipitation, il oublia de se renseigner sur le mode d’emploi de la pilule. Quand elle demanda à papa, cendré jusqu’aux cheveux, combien il fallait prendre de pilules, il se gratta la tête et hasarda une réponse : « Je crois me souvenir qu’il faut en prendre deux… » Elle me confia avoir pris deux pilules par jour plusieurs mois durant. Elle ajouta qu’elle doutait de la posologie car pendant cette période elle ressentait des nausées et des troubles de la vision. Suivant la prescription d’un pharmacien elle en prit une seule, mais au cours d’une toilette intime au clair de lune, l’eau était si froide qu’elle oublia de prendre le contraceptif quotidien. De sorte qu’elle fut enceinte ; son ventre enflait et son homme blêmissait chaque jour un peu plus, au point qu’il la quitta la veille de ma naissance, pour ne plus jamais la revoir.

(…)

Un jour, une dispute entre mon père et le nouveau mari éclata. Elle avait été déclenchée par l’ingérence du propriétaire dans la manière de tondre une pelouse. Père continuait de tondre avec acharnement, sans répliquer. L’homme poursuivait ses reproches et avait fini par l’accabler d’injures. Toujours affairé à son travail avec cet appareil démodé dont les lames tournaient de façon inquiétante, mon père avait soudain foncé sur son rival. L’homme mis à terre, le visage blême, tremblait de tout son corps. Je pense que père n’avait pas l’intention de le blesser. Hélas, le contraire s’était produit. Mon père en était tout embarrassé. Voyant son sang couler, l’homme perdit la tête et se répandit en invectives contre papa, avant d’aller déposer une plainte à la police. Pris de panique, mon père courut vers le hangar où il vit dans un coin la nouvelle machine. Il enfourcha la tondeuse ultramoderne comme un cow-boy sa monture et démarrant la machine le cœur battant, il fila à toute vitesse par la première rue. Père s’évadait en poussant aussi fort qu’il pouvait le moteur de la tondeuse. Des brins d’herbe fraîchement coupée s’envolaient au fur et à mesure qu’il fuyait. Mais où allait-il ?

(Cours papa, cours.)

(…)

Cette nuit-là, papa déclara à son fils aîné :
– Toi, tu dois entrer à l’École Militaire de l’Armée de l’Air.
Mon frère rétorqua :
– C’est pourtant l’École Militaire de l’Armée de Terre qui une côte d’enfer en ce moment.
En sautillant, je m’écriai :
– Et moi papa, qu’est-ce que je ferai quand je serais grand ?
En repoussant mon visage de la paume de sa grande main, il répondit :
– Toi, tu n’as qu’à bien dormir. C’est ce que doivent faire les enfants.
La mine embarrassée, mon frère dit :
– J’ai une mauvaise vue, papa.
Tout étonné, mon père questionna :
– Toi, tu as une mauvaise vue ?
Mon frère et moi regardâmes mon père d’un air effaré.
Car mon frère portait des lunettes depuis toujours.
– Bon, il ne faut pas rester comme ça. Il faudrait enlever la télé de la maison.
Sur le moment, j’avais très envie de gifler mon frère, mais la présence de mon père m’en retenait. Je dis calmement :
– Papa, de toute façon, il ne travaille pas bien et il a une mauvaise vue. Laisse-le regarder la télé.
Instinctivement, mon frère hocha la tête.
Papa dit :
– Ça fait rien, il faudrait quand même que j’enlève la télé.

(Le baton-sauteur)