Corée des villes, Corée des champs

De YUN Dae-nyeong, JEONG Ji-A, HA Seong-ran, PARK Min-kyu, KIM Yeon-su, KIM Mi-wol.

Traduit par KIM Jeong-yeon et Suzanne SALINAS

Achevé d'imprimer : Novembre 2015

221 pages, 12X22 cm

ISBN : 9782367270401

Prix : 15 €

Corée du Sud

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9782367270401La Quatrième de couverture

Six écrivains, six nouvelles.

La ville brille, mais blesse. Elle représente toutes les illusions, les aspirations sociales de la jeunesse, mais aussi les rêves brisés, les amertumes. Dans Les Poncires, une grand-mère rompt avec la morosité de son appartement citadin pour faire un dernier voyage : les somptueux paysages de l’île de Jeju, au large de la Corée. Un homme entre deux âges retourne dans  son village  natal s’occuper de ses vieux parents et redécouvre la vie à la campagne dans La Lumière du printemps, tandis que le père d’une famille habitant un immeuble résidentiel considère l’éventualité d’échanger son épouse pour sa jeune voisine dans La  Femme d’à côté. Chez PARK Min-gyu, l’auteur de Norme coréenne, l’écologie est un refuge utopique, vite rattrapé par la dure réalité du monde rural, la restructuration industrielle et l’évolution des mentalités. Dans  La Boulangerie de New-York, le narrateur se rappelle avec tendresse la boulangerie  familiale et le quartier de son enfance. Quant à KIM Mi-wol, elle nous  propose une exploration inattendue de la capitale coréenne dans Le Guide des grottes de Séoul. 

Ce recueil présente les œuvres d’auteurs nés dans les années 60-70. Tous décrivent à leur manière le rapide développement  économique et industriel de la Corée. Qu’ils soient citadins convaincus ou habitants de la campagne, la vie quotidienne éprouve nos héros, tous à la recherche d’un lieu de chaleur sentimentale.

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Extrait de la nouvelle La femme d’à côté.

Quelqu’un a emménagé au 507. J’allais étendre le linge tout juste essoré. Ma machine est une pièce de musée. Quand vient l’essorage, elle s’ébranle avec un long grincement, comme elle risquait à tout moment d’exploser. Tant et si bien qu’elle s’est éloignée de plus de vingt centimètres de l’emplacement d’origine. Dix ans passés à n’exécuter que les fonctions de lavage-rinçage-essorage l’ont fatalement réduite à l’état de vieillerie hors d’usage. Tout en donnant des tapes sur le capot, je parlais sans m’adresser à personne. Tu n’en peux plus, je sais. Mais allez, sois gentille, Young-mi, encore un effort ! Et la voilà repartie à triturer vaillamment le linge jusqu’au bout de la séquence, où elle émettait à grand-peine sa sonnerie finale ! Young-mi est le prénom que je lui ai donné. C’est aussi le mien, mais on ne m’appelle plus très souvent comme ça aujourd’hui. Pour la machine, le moteur est comme le coeur pour nous, a un jour affirmé le dépanneur. Il pronostiquait une fin proche. Aujourd’hui encore, elle s’est tant bien que mal acquittée de sa tâche, mais qui sait jusqu’à quand mes mots de consolation suffiront ?

Un jour, mon mari m’a surprise en train de chuchoter. Il a parcouru le balcon du regard et en s’apercevant que j’étais seule, il m’a demandé ce que je faisais. Une lessive, comme tu le vois !, ai-je rétorqué avec une fausse innocence. Mon mari travaille dans une banque. Une telle réponse n’est pas de nature à satisfaire un employé rompu à une stricte comptabilité, exécutée au won près. Mais si j’avais dit tout net que c’est à la machine que je parlais, il se serait posé des questions sur ma santé mentale ! À l’en croire, je suis d’un caractère fantasque et me plais à vivre sur mon petit nuage faute de pouvoir redescendre sur terre. Ce côté peu réaliste de ma personnalité n’est pas fait pour lui plaire. Si, par-dessus le marché, il apprenait que j’ai donné un prénom à une machine à laver, il tomberait à la renverse ! Tu as le logiciel qui est atteint ! Huit ans avant, j’avais aussi travaillé dans une banque. Je n’avais alors jamais pensé en arriver là. Pourtant, je n’ai rien à reprocher à mon mari. Au contraire, je trouve tout à fait louable de posséder les qualités requises pour son métier.

Il restait une trace de sauce de soja sur le survêtement de mon fils. Je ne l’avais pas détachée à la main avant de le mettre en machine. J’ai fait le tri des autres vêtements devant repartir au lavage et sur la corde à linge, seule pendait une chemise de mon mari. Celui-ci me demande souvent ce que je fais de tout mon temps libre, puisque la machine lave le linge et que l’autocuiseur prépare le riz, mais il n’y connaît rien.

Le monte-meubles apportait au cinquième étage des petits et gros paquets. Ils n’étaient pas nombreux. De toute façon, on n’a pas besoin de beaucoup de choses pour meubler un minuscule appartement d’à peine quinze pyeong. Ne croyez pas que je sois femme à épier les gens. Mais à propos, est-ce défendu de le faire ? Je n’ai rien à voir avec ces voyeurs qui, de leur fenêtre, braquent un télescope sur l’intérieur des autres ! Le mobilier semblait flambant neuf. J’ai horreur des vieux meubles, avec leur vernis écaillé ! Au 507, le précédent occupant nous avait fait cadeau des cafards qui s’étaient cachés chez lui, puis avaient aussi élu domicile dans notre appartement. Pour une maîtresse de maison, les meubles sont des objets de convoitise quand une dizaine d’années ont laissé leurs marques sur les appareils électroménagers usagés, les armoires et les vitrines à bibelots aux pieds rayés.

Quoique récent, ce mobilier-là n’était manifestement pas celui de jeunes mariés. À commencer par le lit, au vu de sa taille. Le matelas jeté en travers du camion n’était apparemment qu’à une place. Quel genre de personne ça pouvait être, pour se meubler à neuf quand on vit seule ? Il y avait de quoi éveiller la curiosité. Tout l’électroménager était du dernier cri. Lave-linge au capot transparent, cuisinière à gaz encore inutilisée et toute propre. Rien à voir avec la mienne, dont je dois tourner plusieurs fois les manettes pour l’allumer. Qui pouvait bien être la personne qui venait d’arriver ? Si mon mari avait été là, il m’aurait encore fait des remontrances. Si je suis tellement curieuse, d’après lui, c’est que je ne sais pas quoi faire de mon temps.

 

            Bonjour ! 

J’ai tout de suite deviné que c’était la personne récemment arrivée. C’était une femme, finalement. Vingt-huit ans ? Trente-trois ? De nos jours, il n’est pas facile de donner un âge à une femme. Elle portait de gros sacs en plastique. Ceux du grand magasin qui est à deux arrêts de bus d’ici. Ils devaient être assez lourds. Ils laissaient des traces violacées en s’incrustant dans ses mains. J’étais en train de remonter au cinquième par l’escalier, bicyclette du fiston sur le dos. Dans notre immeuble, il n’y a pas d’abri où la ranger. Cet ensemble a été construit quand j’étais lycéenne. Depuis dix ans, on parle de réaménagement, mais le projet n’avance pas. Pour mon mari, ça reste tout de même un bon placement. En tout cas, cette vieille résidence manque vraiment de places de stationnement. La construction d’un abri exige de prévoir deux places pour des voitures. Autant dire qu’elle est utopique. Pour éviter le vol, je suis donc à chaque fois obligée de porter moi-même le vélo jusqu’au cinquième et dernier étage. Il doit bien peser vingt kilos. C’est-à-dire plus que mon petit garçon de six ans. Le pire est qu’une fois dessus, il s’en lasse aussitôt ! Ces jours-ci, il réclame des rollers. Il a beau insister, je ne vais pas me précipiter pour en acheter. Je ne veux pas le gâter. D’ailleurs, c’est la seule chose sur laquelle nous sommes d’accord, mon mari et moi. Alors, à moi les marches qu’il faut monter, l’épaule engourdie par la selle qui appuie dessus dès le deuxième étage, avec la hargne et les jurons pour seul encouragement à poursuivre l’ascension.

Elle n’a pas pu faire autrement que me suivre, pendant que je grimpais interminablement en portant mon lourd fardeau. Le vélo prenait trop de place pour qu’elle puisse me dépasser. Bien que ma lente montée la retarde, elle ne laissait paraître aucune impatience. Pourtant tout aussi chargée, elle a même pris la peine de me saluer. Quelle gentillesse ! Je n’ai réussi qu’à bredouiller une réponse. Dans ses sacs, j’ai à peine eu le temps d’entrevoir une balayette pour cuvette de WC, des gants de ménage et un paquet de lessive. Tout le plaisir est pour moi ! À votre service ! Toujours derrière moi, elle a crié ces mots, tandis que d’une main ankylosée, j’entrebâillais la porte, puis enchaînais la bicyclette aux grilles de l’escalier.

Il me semble que cette dernière expression n’est pas très employée, de nos jours. Sauf peut-être par des gens qui viennent d’être embauchés, pour s’adresser à leurs supérieurs. En revanche, je ne suis ni son aînée, ni son chef, pas plus que sa propriétaire. Mais une voisine, c’est tout. À deux pas d’ici, vous trouverez un supermarché très bien pour les prix !, ai-je trouvé à dire pour être aimable, faute de mieux. À votre service ! Quelques jours plus tard, j’allais enfin comprendre le sens de ces mots.

(…)