Comment se passe ton été ?

De KIM Ae-ran

Traduit par Kette AMORUSO et Lucie ANGHEBEN

Achevé d'imprimer : Juin 2015

159 pages, 12X22 cm

ISBN : 9782367270333

Prix : 12 €

Corée du Sud

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9782367270333Vous avez aimé Ma vie dans la supérette (Prix de L’Inaperçu Étranger 2014) ? Vous adorerez Comment se passe ton été ? quatre micro-fictions, qui convoquent l’étrangeté, l’illusion, l’espoir et l’humour. Les questions les plus anodines vont se révéler les pires… Quand votre ancien béguin à l’université souhaite vous revoir, c’est parce qu’il a une étrange mission à vous confier… À vouloir se lancer dans des projets démesurés, à accepter des propositions étranges, voilà que la jeunesse de la narratrice s’envole. Et se perd. Si toutes les expériences sont bonnes à prendre, avec le temps la confiance change de nature. Après les regrets viennent les désillusions de la narratrice.  Vaudrait-il mieux s’isoler du reste du monde ?

Entre solitude et relations humaines, KIM Ae-ran témoigne d’une Corée contemporaine, aussi rude que séduisante.

KIM Ae-ran n’a que vingt-cinq ans lorsqu’elle reçoit son premier prix littéraire, ce qui fait d’elle la plus jeune lauréate de Corée. Figure de proue de la jeune génération d’auteurs, elle met en scène la jeunesse coréenne, souvent arrivée à Séoul depuis la province. Après l’industrialisation et l’urbanisation des années 1960, la littérature coréenne traite souvent de ces jeunes qui ont quitté leurs villages d’origine pour la capitale. Pourtant, bien que les jeunes continuent d’être attirés par la mégalopole dans ce nouveau millénaire, ils sont de moins en moins sujets à des écrits littéraires. Comme KIM Ae-ran a passé la grande majorité de son enfance dans le village de Seosan et n’a découvert la vie à Séoul qu’à vingt ans, elle imprègne la vie de ses personnages d’une bonne dose de réalisme. C’est ainsi que Ma vie dans la supérette (Prix de L’Inaperçu Étranger 2014) s’inspire de l’espace intensivement capitaliste d’une supérette ouverte 24 h/24. Ses textes sont remplis d’humour, avec lequel elle décrit les habitants de ces espaces à travers un riche pathos. Bien plus qu’une imagination intelligente sous couvert de non-sens et qu’une narration de la psychologie d’individus trop ennuyeux, c’est la façon dont elle dévoile les secrets et les découvertes de la vie quotidienne de ses personnages, des jeunes gens ordinaires, qui fait le succès des œuvres de KIM Ae-ran.

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Ces quelques jours de mousson comptent parmi les plus sombres de ma vie. Je ne fais pas allusion à mon état d’esprit. Il n’y avait plus d’électricité à la maison. Ici, le soleil se couchait aussi vite qu’à la campagne. Il ne pouvait en être autrement dans la prétendue cité alternative. Cette plaine au milieu de nulle part était devenue le point de chute des laissés-pour-compte de la capitale. Même les jours où l’électricité marchait, le village était plongé dans le noir dès le crépuscule. Les quelques dispositifs d’éclairage ne suffisaient pas à faire reculer cette obscurité primitive et immémoriale. Nous étions totalement impuissants à la combattre. Certains habitants rêvaient, hypnotisés par les battements de leur cœur, qu’ils quittaient leur maison pieds nus. D’autres, en proie à une angoisse sans nom, se déshabillaient pour grimper sur leur épouse. C’est du moins ce que je crois, sans être tout à fait sûr. Car au bout du fil que nous tenons fébrilement se trouve toujours un homme préhistorique qui attend accroupi, les yeux plissés et brillants. Ce dernier ne cesse de nous observer. La mousson avait en outre le don d’exacerber les effluves corporels. L’été se chargeait de nous rappeler les miasmes dans lesquels nous vivions. L’odeur de tout ce qui respirait ou non sur terre se réveillait dans une brume, semblable à un fantôme. Les choses et les êtres gagnaient en vivacité ce qu’ils perdaient de leur netteté sous une pluie torrentielle.

Le silence environnant donnait la chair de poule. Il arrivait qu’un chien aboie mais l’écho mourant de son « ouaf » ne faisait qu’accentuer la solitude de la plaine. Les gens se terraient. Impossible de deviner leurs pensées. Peut-être qu’ils avaient trouvé refuge ailleurs. Ou bien, ils restaient cloîtrés chez eux comme nous. À moins qu’ils ne soient tous morts… Le village était désert. Les habitants étaient partis les uns après les autres depuis que l’ensemble du quartier avait été classé zone de rénovation urbaine. Des étrangers envahirent le coin quelque temps. Sans oublier ceux qui comptaient leur argent, ceux qui accrochaient des banderoles, ceux qui avaient un appareil photo dans les mains, ceux qui priaient et enfin, ceux qui tenaient un bouclier. Des paroles furent échangées et il se passa beaucoup de choses. Les adultes pleuraient souvent dans les rues. De plus en plus de portes d’entrée furent marquées d’un X qui évoquait l’étoile de David. Mais contrairement à la Bible, ce signe n’était pas destiné à nous sauver. Nous en étions tous conscients.

Mes parents s’étaient installés dans le complexe d’appartements Gangsan vingt ans auparavant. Il est à présent montré du doigt en raison de sa laideur et de sa vétusté mais à l’époque, tout ce qui s’appelait « appartement » faisait envie. Chacun voulait en posséder un, indépendamment de la beauté de l’architecture ou de son histoire. Ces questions étaient accessoires. Seuls importaient le prestige, la fonctionnalité et la cote de l’immeuble. La plupart des gens « bien » de notre connaissance vivaient dans un appartement. Mes parents espéraient aussi faire partie du groupe. L’immeuble Gangsan était un bâtiment en forme de  L. Il comptait quatre niveaux et pouvait accueillir jusqu’à 16 ménages. Nous occupions l’appartement du fond au  2e étage. Le lugubre édifice se dressait seul à la périphérie du centre-ville. Situé sur le flanc d’une vallée basse, il offrait une vue imprenable sur le village. Il avait été construit à la va-vite pendant le boom du développement urbain. On croyait alors que c’était chose commune pour un appartement. Pauvre et sans instruction, mon père avait amassé sou après sou grâce à son seul travail de soudeur. Il était très fier d’emménager à Gangsan. Il en fut heureux pendant tout le temps où nous l’occupâmes et ce, en dépit de son étrange aspect extérieur et de son exiguïté.

Gangsan s’était quasiment vidé de ses occupants. Les voisins se volatilisèrent quand de grands X furent tracés ici et là à la peinture rouge. Même les plus réfractaires plièrent bagage après la coupure d’électricité. Il ne reste désormais que ma mère et moi. Le bâtiment se dégrada très rapidement. Nous regardâmes avec des yeux ronds les solides murs en béton se ramollir, puis moisir comme un fruit. Des ordures et des matériaux de construction jonchaient les couloirs. La pluie s’infiltrait par les vitres cassées des appartements inhabités. Le pourtour de l’immeuble était défiguré par des trous noirs béants. Il y régnait une atmosphère humide et sinistre. La nuit venue, les contours du bâtiment promis à la démolition se détachaient faiblement au milieu de la côte. Il faisait noir et seul notre appartement éclairait l’obscurité. Mais c’était une lueur fragile que nous devions à la lampe-torche ou à la bougie. Des aboiements de chien se faisaient parfois entendre au loin. L’animal abandonné pleurait de faim, emprisonné dans une pièce. Nous tentâmes plusieurs fois de partir à sa recherche, mais en vain. Le bruit ne provenait jamais du même endroit. Il résonnait tantôt au sous-sol, tantôt au 1er étage, voire dans le logement d’à côté. C’était aussi incongru que macabre… Pendant plusieurs jours, ma mère et moi dûmes écouter la lente agonie du chien. Le son s’élevait quotidiennement des tréfonds d’une habitation communautaire, emporté par le gémissement du vent. Et le jour où il cessa, nous sûmes que tout était fini.

(…)