Bus errant

De KIM Jung-hyuk

Traduit par Moon Soo-young, Lee Seung-shin, Hwang Ji-young, Lee Tae-yeon, Jeong Hyun-joo, Lee Go-hyun, Aurélie Gaudillat

Achevé d'imprimer : Novembre 2013

103 pages, 12x22 cm

ISBN : 9782367270067 / Epub : 9782367270241

Prix : 12 €

Corée du Sud

Actualité récente

Où trouver ce livre

Bus errantDans ces Micro-fictions, suite de La bibliothèque des instruments de musique, l’auteur nous entraîne, à partir des notes d’un vieux cahier, dans une quête insensée de sa mère mystérieusement disparue dans un bus sans numéro, dans un groupe de personnes unies par un lecteur MP3 révolutionnaire, dans une amitié improbable entre deux artistes que tout sépare.

Dans une Corée aux valeurs traditionnelles conservatrices, le narrateur, en prise avec l’obligation de s’en tirer coûte que coûte n’hésite ni à inventer ni à détourner les convenances nécessaires à vivre une vie qui ne doive rien aux autres.

Lire les bonnes feuilles

(…)

Depuis longtemps, nous conservions à la maison un  vieux  cahier que nous appelions le « Grand cahier ». Sa couverture de tissu bleu, son épaisseur  et son grand format lui donnaient l’apparence d’un Beau livre. J’avais environ treize ans lorsque ma mère qui venait d’ouvrir une petite épicerie de quartier, décida de s’en servir comme livre de comptes ; elle était persuadée que la tenue d’un registre rendrait son commerce prospère, et notait donc avec grand soin les sommes dues par ses clients. Le jour de mon entrée au collège – sans que je puisse aujourd’hui encore expliquer son geste – elle me donna ce cahier. « Il n’est pas pratique pour tenir la comptabilité » disait-elle. Était-ce la vraie raison ou  culpabilisait-elle de ne rien pouvoir m’offrir ? Toujours est-il qu’à l’époque, j’avais sauté de joie en prenant le  Grand cahier dans mes mains.

Lorsque ma mère s’absentait de la boutique, je restais des heures à le contempler ; j’étais sous le charme de ce tissu bleu et de ce style indéfinissable caractéristique des livres anciens – mais ce qui me fascinait plus que tout –, c’était la texture du papier. J’avais l’impression de découvrir la surface d’une planète inconnue, de passer ma main dans de l’herbe tendre, ou de toucher la fourrure d’un animal sauvage ; mes mains glissaient doucement sur les pages  comme un amant caressant tendrement le visage  de sa fiancée.

Une fois que le Grand cahier m’appartenait, je décidai  de m’en servir pour tenir mon journal intime et  j’enlevai tout ce que ma mère avait pu y noter. Comme je risquais de l’abîmer en arrachant les trente ou quarante premiers feuillets,  je commençai à écrire par la dernière page, en imitant par le tracé de lettrines fines et soignées, le style classique que m’inspirait sa reliure. Reclus dans  ma chambre, cahier grand ouvert, je prenais de grands airs pour rédiger mon journal, et puisais mon inspiration de la vie des hommes illustres.

Cette passion pour le Grand cahier n’a guère duré. Le premier mois je me livrais à une écriture quotidienne, puis je perdis rapidement l’habitude. Les vacances d’été arrivaient, et écrire devenait la dernière de mes préoccupations. Pour un collégien, il y avait tant de choses plus importantes à penser que d’écrire son journal. Bien rangé sur  une étagère au-dessus de mon bureau, le Grand cahier ne faisait plus office ni de registre ni de journal, il était désormais relégué au rang d’objet de décoration.

Avant que mes études au lycée ne se terminent, il m’arrivait encore de le feuilleter pour me changer les idées pendant les périodes d’examens, ou d’y coucher quelques mots de poésie. Parfois même, j’arrachais une feuille pour écrire une lettre d’amour à une petite amie. A chaque fois que j’ouvrais le Grand cahier, je parcourais les premières pages sur lesquelles ma mère avait noté les dettes de ses clients ; tous étaient désignés par des surnoms farfelus : « Chez le Sésame », « M. Yi le veuf », « La  jeune mariée de la maison au kaki  », « M. Hong au fond de la ruelle », « Madame Frisée ». Sous chaque nom, dans un jargon tout aussi incompréhensible, figuraient le prix et la désignation des articles achetés : « deux bouteilles de cokka », « deux  persil », « une boîte de kafé », « trois pleines lunes ». Certains noms étaient barrés en rouge, probablement pour indiquer que les articles avaient été réglés.

J’avais souvent remplacé ma mère à la boutique, mais le plus difficile pour moi restait de savoir comment répertorier les commandes. Depuis qu’elle m’avait donné le Grand cahier, nous nous servions d’un petit carnet tout fin dans lequel ma mère établissait des listes qui ne semblaient obéir à aucune  logique; les clients n’étaient classés ni par ordre alphabétique, ni en fonction de leurs adresses ;  la classification ne reposait pas non plus selon un ordre de passage à la boutique. Je fus même surpris de trouver le nom de personnes qui n’avaient pas de compte chez nous.

Lorsqu’un client me demandait « Petit, tu veux bien le noter dans le cahier ? », je répondais « A quel nom ? » Pour eux non plus il n’était pas facile de s’y retrouver. Après avoir tenté de retrouver leurs noms dans la liste, certains finissaient par me dire « Laisse tomber, je le dirai à ta mère plus tard » ; d’autres notaient sur un morceau de papier leurs noms et l’article acheté. Quand je gardais seul la boutique, j’observais attentivement tous les clients qui entraient pour pouvoir décrire chacun d’entre eux dans les moindres détails à  mère. Dès qu’elle était revenue, nous jouions au jeu des devinettes.

–       Etait-elle petite ?

–       Oui. Un visage long et le nez retroussé.

–       Avec une voix stridente ?

–       Ça, je ne sais pas. Elle a juste dit « mon petit ».

–       Il doit s’agir de la « dame sur la colline ». C’est donc « Choi Okboun ».

Je n’avais aucun moyen de vérifier si son raisonnement était juste. En tout cas, j’avais accompli ma mission et il ne restait plus à ma mère qu’à se charger de mettre à jour le registre. Après mon départ pour l’université, je n’ai plus eu l’occasion d’ouvrir le grand cahier. J’ai songé à l’emporter avec moi mais il n’aurait pas eu sa place dans ma petite chambre où je tenais à peine allongé. Lorsque j’étais seul et que je lisais un livre ou rédigeais un rapport, l’image de ce cahier me revenait parfois en tête.  « Ouvert, il occuperait au moins la moitié de la pièce. » me disais-je. Je l’imaginais recouvrant tout le sol de ma chambre qui était pourtant bien plus grand que lui. Dans mon esprit, le cahier débordait tout l’espace.

J’étais en dernière année d’université quand ma mère partit de la maison. Un jour, alors que j’étais en train de rédiger mon mémoire au milieu des textes éparpillés partout dans ma chambre, mon père me téléphona : « Ta mère a disparu, rentre dès que tu peux ». J’aurais voulu lui demander plus de détails, mais j’étais si bouleversé que j’en étais incapable. En dix minutes, j’ai rangé les feuilles qui jonchaient le sol et je suis parti.

(…)