Au Lotus d’or – Histoires de courtisanes

De LEE Hyeon-su

Traduit par CHOE Ae-young et Jean BELLEMIN-NOËL

Achevé d'imprimer : Octobre 2015

354 pages, 14x21 cm

ISBN : 9782367270418

Prix : 17 €

Corée du Sud

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11092015-TG-Au lotus d'or COVER finalGrand-mère Tabak, 79 ans et toujours bon pied bon œil, tient un établissement de gisaengs, la geisha coréenne, une courtisane en somme. Le Lotus d’or est une maison haut de gamme à l’ancienne où ces messieurs viennent apprécier le raffinement et la beauté de jeunes filles, leur maîtrise des arts de la danse et du chant. Bien entendu, la perspective d’un rapport sexuel n’est jamais totalement absente d’une situation propre à faciliter tous les rapprochements… Au Lotus d’or, entre débordements sentimentaux et crêpages de chignon,  il ne se passe guère de journée sans incidents de gravité variable : il appartient à la « patronne » de savoir faire preuve d’autorité. Nous allons en fréquenter une haute en couleur, Grand-mère Tabak, dont le franc-parler contribue à rendre passionnantes les aventures de cette maison un peu particulière.

LEE Hyeon-su est née en 1959 et débute sa carrière en 1991 en remportant le prix du Nouvel écrivain du journal Chungcheong Ilbo. Au Lotus d’or, son cinquième ouvrage, a été adapté pour la télévision. Longue enquête, tant dans les livres que dans la réalité, il est le fruit d’une totale immersion dans l’univers des courtisanes coréennes.

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(…)

« Je suis une fille de veuves. »

Lorsque la voix ni haute ni basse se disperse doucement dans la forêt de bambous, Miss Min qui suivait de près Madame Oh s’arrête un instant : cette voix qui tremble est si frêle, si faible qu’on pourrait la prendre pour le frissonnement d’une feuille de bambou bruissant dans le vent.

« Mon arrière grand-mère était veuve, ma grand-mère l’était, ensuite ma mère… Mes tantes paternelles, elles aussi, étaient toutes veuves. J’entends encore la plus vieille d’entre elles, effondrée par terre, sangloter en frappant le sol de ses mains lorsque le plus jeune frère de mon père est mort avant d’avoir quarante ans. Malheur ! quelle série, quelle kyrielle de veuves ! »

Zi-zim zi-zim : interrompue par le cricri des cigales, Madame Oh fait quelques pas en écartant les bambous. Miss Min qui ne met les pieds que dans ses traces lève les yeux : ce qu’elle voit dans cette forêt sombre et humide n’est pas le ciel de tous les jours, mais un ciel très lointain et tout réduit.

« C’est ma mère qui, de sa propre initiative, m’a confiée à l’association des gisaengs. J’y ai grandi. J’étais une enfant chétive, car jusque là je baignais dans la fumée des cigarettes que n’arrêtaient pas d’allumer ces femmes, devenues veuves très jeunes et précocement vieillies, ou même les grands-mères également veuves, lorsque le soir elles se reposaient après avoir fini de battre à grands coups de bâton le linge propre étalé bien à plat sur la dalle de pierre. Ma mère n’imaginait pas pouvoir échapper à son sort et elle craignait par avance de voir devenir veuve sa fille unique. D’après ce qu’elle m’a dit, elle a fait ça parce qu’elle-même aurait aimé devenir une gisaeng : malgré son bas niveau de statut social, ce destin-là vaut mieux que celui de veuve, condamnée à la chasteté et qui laisse toute sa vie s’envoler dans la fumée des cigarettes. En arrivant devant le grand portail de l’association des gisaengs de Jinju, ma mère a mis sous mon chemisier un fin peigne de bouleau et une pochette à musc en soie. On dit que le peigne fin, dont les veines font la même impression qu’un reflet d’eau moiré, est un emblème de fécondité, de richesse, de belle vie, mais est-ce que la fécondité était un souhait raisonnable pour une future gisaeng, qui n’est qu’une pousse d’osier au bord de la route ou une fleur facile à cueillir au pied d’un mur ? La pauvre, apparemment c’est tout ce qu’elle avait à me léguer. Quant à la pochette à musc en soie, c’était un cadeau de ma deuxième tante paternelle, qui s’était retrouvée très jeune sans mari : elle m’avait dit que c’était ce qu’il y avait de mieux pour gagner l’amour d’un homme ; comme je n’avais que sept ans, je ne savais pas ce que ça voulait dire, et tandis que je tripotais cette pochette brodée de fils bleus et rouges que je trouvais si belle, j’oubliais la tristesse d’être écartée de la maison. “Oublie complètement ta maison où grouille une série, une kyrielle de veuves, et au moins toi, vis et meurs en toute liberté, comme un oiseau !” Voilà les derniers mots que m’a dits ma mère. »

Miss Min a les yeux fixés sur le ciel, dans lequel des nuages flottent tels ces fils blancs qui naissent ici ou là quand on remue une petite cuillerée de soude dans une louche de sucre en train de bouillir. C’est peut-être dû à ce qu’elle contracte très fort ses paupières pour retenir ses larmes ?

« Depuis lors, j’ai eu pour mère adoptive une des enseignantes de l’académie des gisaengs. Mon visage s’est épanoui à mesure que mes os se sont allongés et que j’ai pris de la chair. Je ne lâchais pas la pochette à musc et le fin peigne de bouleau donnés par ma mère et ma tante paternelle, ils contenaient leurs vœux et leurs porte-bonheur. Je n’avais plus qu’à apprendre le métier et à devenir une gisaeng digne de ce nom. Ayant pris cette résolution, j’ai vieilli en enchaînant les maisons de gisaengs et j’ai connu toutes sortes d’expériences, agréables ou désagréables à supporter. Tu sais bien pourquoi je te raconte tout ça…

– Je vois ce que vous voulez dire. Et je sais aussi de quoi vous vous inquiétez, Madame maman. »

Les mots de Miss Min pénètrent profondément dans le cœur de Madame Oh.

« Oui, comme tu es intelligente, la nuit prochaine devrait se passer sans grand problème.

(…)

Miss Min ne bouge pas ; elle fixe obstinément la glace. Madame Oh a l’air de ramasser à plusieurs reprises par derrière ses cheveux partagés en deux et en un instant elle en fait un chignon. La raie blanche et bien droite ressort encore davantage. Se faire relever les cheveux en chignon-fleur, cela veut dire non seulement être enrôlée comme gisaeng, mais aussi être reconnue en tant que gisaeng professionnelle dans toutes les maisons de gisaengs du pays. C’est un aller sans retour. De toute façon, on n’est plus à l’époque où la politique se faisait dans la discrétion des maisons de gisaengs. Miss Min a le sentiment qu’elle traverse un fleuve profond et violent accrochée à une corde prête à lâcher ; mais puisque c’est un fleuve qu’elle doit de toute façon traverser, elle ne regardera pas en arrière, même si elle se trouve emportée par le courant. Sa main droite se serre sans qu’elle s’en rende compte.

« Il se pourrait bien que tu sois la dernière gisaeng de notre temps. »

Madame Oh pousse un soupir profond qui enveloppe Miss Min, puis elle sort d’une boîte le grand manteau de cérémonie traditionnel en soie. Sa couleur rouge a quelque chose d’effrayant. Sur le devant, en bas, on a brodé des rochers et des herbes de jeunesse éternelle et sur tout le dos des phénix, adultes et tout jeunes. Les manches sont très larges, leurs extrémités sont bordées de trois bandes, jaune, bleu, rouge. Ce grand manteau de cérémonie en brocart écarlate pèse lourd sur Miss Min, presque autant que ce qu’il symbolise. Tout cela est pénible à porter.

« En principe, les gisaengs ne mettent pas le manteau de cérémonie : lorsqu’on se fait relever les cheveux en chignon-fleur, on en met un gris. Sauf que maintenant, les vêtements de ce genre, ça ne se porte plus et on n’en trouve plus nulle part.

– Vous parlez du manteau gris cendré ?

– Oui, c’est un vêtement très beau, en soie sombre, dont les ourlets sont en tissu rose. Moi, j’en ai encore porté un lors de ma cérémonie, rebrodé d’un motif ondulant avec des papillons-tigres[1] pour porter bonheur et les huit caractères chinois signifiant l’union des deux sexes et le souhait de mille bonheurs. quant à la coiffe de la mariée, j’ai entendu dire qu’elle nous est venue de Chine il y a longtemps, sous la dynastie Yuan. Il paraît que les femmes de ce temps-là posaient d’ordinaire au sommet de leur tête un petit morceau de fer gros comme un criquet, le cheopji, et que les deux fines nattes de cheveux qui y étaient liées passaient derrière les oreilles et se mêlaient aux vrais cheveux pour faire un chignon ; pour sortir, elles portaient un chapeau de tissu noir plié en forme de pentagone qu’elles attachaient à ce morceau de fer, et c’est de là que vient notre jokduri, le petit chapeau de cérémonie. Ordinairement, on fabriquait le jokduri avec de la soie noire épaisse et luisante rembourrée de coton, quelque chose de sobre avec juste quelques petits morceaux de jade en guise de décoration. Mais selon ce qu’on m’a enseigné à l’académie des gisaengs, dans nos maisons on utilisait un double jokduri : une magnifique coiffe multicolore et décorée, constituée d’une part d’une bande de tissu en forme d’arc-en-ciel passant par dessus d’avant en arrière, d’autre part de toutes sortes de fioritures et d’épingles avec des fils d’argent en spirale qui tremblaient délicatement à chaque pas… Le jokduri que les mariées portent maintenant chez les gens ordinaires lorsqu’elles font la révérence à leurs beaux-parents pour la première fois, c’est la coiffe que les gisaengs portaient jadis lorsqu’elles dansaient. »

Madame Oh, qui a fini d’habiller Miss Min, lui met son jokduri et lui dessine des rondelles rouges sur les joues et le front. Elle fait deux pas en arrière pour juger de l’ensemble de la tenue : Miss Min ressemble à Chaeryeon à un tel point qu’elle a l’impression que celle-ci est ressuscitée.

(…)

[1] – « Papilio xuthus », une sorte d’uranie mais zébré de blanc et de noir., ce qui explique son surnom coréen ; l’anglais précise sa forme : swallowtail (queue d’hirondelle).